… même dans notre beau pays la France, ça existe.
Si petite en ton royaume
Ce jour-là tu es rentrée
cartable sur le dos
dans ta maison
du milieu des arbres
et tout a commencé.
Va préparer le thé, Petite Âme,
a demandé ta mère.
Nous avons un invité.
il avait des petits yeux fixés sur toi
et les bras piquetés de poils noirs
Tu l’as reconnu
sans l’avoir jamais vu
Dans la cuisine, tu les entends,
elle est grande pour son âge,
elle a 12 ans.
Et tu comprends « douce » ans.
Mais non, ils se trompent,
tu as cent ans,
et les jambes qui tremblent.
Qui est-ce qui tape dans ta tête
Qu’est-ce qui rentre à coups de marteau ?
Chez toi on devient femme
bien trop tôt, Petite Âme
sans jamais le vouloir.
Tes jambes tremblent.
Le plateau tangue
tu sais qu’il va te féliciter
pour le thé, ton élégance
et ta beauté.
Tu sais qu’il est déjà trop tard
pour toi, Petite Âme
car la flatterie
ce sont des mensonges
qui t’enrobent et te dénudent
tout à la fois.
Comme des breloques
clinquantes
des bagues de mariées
des anneaux, des menottes
pour mieux t’embaumer
pour mieux te pucer
pour mieux te baguer
le jour de tes noces.
Toi
si petit en ce royaume.
Ce jour-là
tu quittes ta maison
du millieu des arbres
ton enfance et tes parents
ta poupée, ton oreiller
pour monter
dans son auto rutilante.
Derrière la vitre, tu regardes
une dernière fois
la poussière de ton village
le terrain de foot
les trois poules caquetantes.
Ta mère bras ballants,
son sourire si triste.
Tu n’as rien ressenti,
et tu n’as plus rien dit.
Se taire
Se taire, Petite Âme
parce qu’il n’y a pas d’autre choix.
Se taire le jour
quand tu nettoies.
Se taire le soir
quand le bras de poils noirs
se pose sur ta cuisse
et remontent tout devant
alors que toi tu rêves
de douceur et de nacre
Faire taire ton corps
Au moins tu ne trembles plus
puisque tu es morte
pour rester en vie
puisque ton âme est partie
sans faire de bruit.
Rentrer dans ta cage
fermer à double tour
le cœur de ton cœur
ne bougez que là-bas
dans le paradis des fées
le château de la reine.
Sauver ton âme
en laissant mourir son corps
entre ses deux bras puissants
comme deux serpents.
Rêver de ta maison,
au milieu des arbres
rêver de deux bras blancs
qui te bercent
écoutez bien, mais sœur.
Toutes les deux secondes
de par le monde,
une fille est arrachée à elle-même
à contrecorps, à contrecœur
pour une histoire d’honneur
une enfant
de pas même dix-huit ans
Elles s’appellent : Aïcha, Sunyta, Aliya,
mais aussi : Lorraine, Clara, Barbara…
Chaque jour
elles sont livrées
pieds et poings liés
dans le lit d’un homme
Si petite en leur royaume
Sophie Carquain. Recueil : « soutif mon amour » Ed. La joie de lire.
Merci Michel pour cette publication..