La doc des gilets jaunes…

… un catalogue réaliste de doléances, à exploiter.

Mais qui le fera ? Qui prendra l’initiative, alors qu’il y a dans ses revendications de quoi concevoir une société bien plus égalitaire ! Ceux qui faisaient un parallèle entre le mouvement spontané des gilets jaunes et le temps de la commune (bien trop court, mais combien social), avaient raisons.


MC


La réalisatrice Hélène Desplanques a filmé des citoyens qui avaient rédigé les fameux cahiers lors de la crise des Gilets jaunes. Leurs textes, remisés dans les archives, se révèlent d’une richesse inouïe.

Un ancien presbytère devenu le seul lieu de convivialité à des kilomètres à la ronde. Murs en pierre, décor rustique. Seule la flamme du poêle éclaire le Café citoyen transformé pour un soir en cinéma.

Le générique de fin défile, un spectateur se lève : « Vous avez fait un travail formidable ! »

Mais il s’emporte aussitôt : « C’est un droit fondamental qui est bafoué ! » À Auger-Saint-Vincent, petit village de l’Oise (cinq cents habitants), la toute première projection du documentaire « Les Doléances » vient de se tenir devant une cinquantaine de personnes.

Un film émouvant, vital, dans lequel Hélène Desplanques part sur les traces des cahiers ouverts dans les mairies en janvier 2019, en pleine crise des Gilets jaunes.

Ce road movie citoyen donne à voir la fabuleuse richesse des contributions et s’achève à l’Assemblée nationale, où des députés s’apprêtent à déposer un projet de résolution transpartisan pour exiger la publication des doléances, en vertu de la promesse faite par Emmanuel Macron.

Diffusé le 8 février 2024 sur les antennes régionales de France 3 (disponible le lendemain sur le site France.tv), le documentaire s’appuie sur la complicité entre sa réalisatrice et un infatigable passeur : Fabrice Dalongeville, le maire d’Auger-Saint-Vincent.

C’est d’ici que tout est parti, en décembre 2018, avant même que le président lance, un mois plus tard, le grand débat et les fameux cahiers.

La colère des Gilets jaunes prend de l’ampleur, le mouvement subit une féroce répression. Avec l’Association des maires ruraux de France, dont il préside la branche départementale, l’édile lance l’opération « mairies ouvertes ». Les habitants sont déjà invités à s’exprimer dans des cahiers qui ne sont pas encore « de doléances ». L’analyse de leurs textes est confiée à une société de conseil et, en janvier 2019, une délégation de maires munie d’une clé USB est reçue à l’Élysée.

« Le rendez-vous qui devait durer un quart d’heure s’est prolongé deux heures, se souvient Fabrice Dalongeville, attablé au Café citoyen avant la projection. « On a senti Emmanuel Macron tendu, désemparé, physiquement marqué. » Le président, jusque-là reclus dans son château, reprend l’idée des maires et lance le grand débat.

La consultation en ligne, conçue par une société de sondage, impose des thèmes et des questions fermées. À l’inverse, « les cahiers disposés dans les mairies sont ouverts à tous les types de contributions, observe Fabrice Dalongeville. Pas de fracture numérique : il suffit de prendre un stylo ».

Hélène Desplanques, de son côté, plonge dans les cahiers quand un collectif lance en 2020 l’opération Rendez les doléances ! , restée sans lendemain. Aux archives départementales de la Nièvre, elle parcourt quatre-vingts recueils. « J’ai été bouleversée par ces récits d’une profonde vérité, d’une incroyable intensité, où l’humour se mêle à la détresse ».

La réalisatrice, qui, dans un précédent film, rendait leur dignité aux ouvrières licenciées de Samsonite, se sent investie d’une mission. Dans le Nord, elle fait face à une montagne de doléances. « J’y trouve le texte de Pierre, « Nous sommes le sol sur lequel vous marchez », un véritable poème, aussi bien qu’un projet de vingt pages pour remplacer le Sénat par une nouvelle chambre. »

 Le dépit l’envahit de voir ce trésor enfoui.

Une indignation partagée par le public du Café citoyen. Katia note que « les lettres au Père Noël ont plus d’effets que ces doléances. Les gens se sont mis à nu et n’ont pas eu de réponse, c’est humiliant ».

« Ce film me réconcilie avec les Gilets jaunes, témoigne une dame que l’on imagine mal sur un rond-point devant un feu de palettes. J’en avais gardé l’image de casseurs véhiculée par les médias. »

Un vieux monsieur fait le parallèle avec les cahiers de 1789, de la salle fuse la formule « la gabelle et le gasoil ! ». Debout face au public, Hélène Desplanques pointe une différence de taille : « À la Révolution, la plupart des gens étaient illettrés. Leur expression passait par un filtre, les écrivains publics, les sachants. »

Les doléances d’aujourd’hui valent donc pour leur authenticité mais aussi pour leur nombre : plus de deux cent mille textes répartis dans dix-neuf mille cahiers. Un « échantillon » d’une ampleur incomparable avec ceux des sondages.

Pour faire entendre ces voix, Hélène Desplanques a donc embarqué Fabrice Dalongeville dans un road trip à la rencontre des auteurs qu’elle a pu identifier. « J’ai eu le sentiment de retrouver des gens queje connaissais », raconte le maire. « Les auteurs avaient l’impression d’avoir jeté une bouteille à la mer, précise la réalisatrice. Ils étaient très reconnaissants qu’on vienne leur parler de leur lettre. »

Au fil de ses pérégrinations, le duo rencontre des collectifs de Gilets jaunes mobilisés pour transcrire les textes manuscrits, certains associés à des chercheurs pour les analyser, comme dans la Creuse ou en Gironde. « Votre film montre que les gens croient à la politique », réagit une spectatrice du Café citoyen. Fabrice Dalongeville l’approuve : « Ils ne prennent pas leur rôle de citoyen à la légère. »

« C’est un film sur la puissance des mots, estime Hélène Desplanques. En prenant la parole, les citoyens prennent le pouvoir. C’est d’autant plus terrible d’avoir remisé leurs textes aux archives ». Leur invisibilisation n’est-elle pas due, justement, à leur caractère subversif ?

Présent lors de la projection, le consultant Gilles Proriol, qui a réalisé l’analyse du corpus à la demande du gouvernement, relève que les thèmes de l’insécurité et de l’immigration, omniprésents dans le débat public, sont quasi absents des doléances, où dominent les questions de « services publics, accès aux soins, retraites, justice fiscale, vie démocratique… ». « Et un grand souci de la crise écologique », ajoute Fabrice Dalongeville. « Plus que de pouvoir d’achat, il est question de « pouvoir vivre » », résume la réalisatrice.

Au spectateur indigné pour qui leur dissimulation bafoue un droit fondamental, la réalisatrice rappelle que les cahiers sont consultables dans les archives dé­partementales. « Mais aucun citoyen, aucun chercheur n’est en mesure de faire le tour de cent un départements ».

Pourtant, l’essentiel a déjà été fait. C’est une séquence forte du film : Gilles Proriol révèle à Fabrice Dalongeville que les cahiers de doléances ont été intégralement numérisés, qu’il les a disséqués, thématisés, résumés… pour voir son travail escamoté.

« La déception est énorme », confie le consultant mué en lanceur d’alerte. Ce soir-là, la découverte du film l’a chamboulé. « J’ai travaillé en data scientist pour mener une analyse sémantique : l’émotion était neutralisée. Je n’avais pas vu les mots, entendu les voix ».

Outil de débat et de combat — outre la diffusion télé, de nombreuses projections sont programmées —, le documentaire donne son sens à « un don des citoyens, un don de temps, d’énergie, de réflexion, souligne Fabrice Dalongeville. Les doléances n’appartiennent à personne, c’est un commun, comme la République et la démocratie ». Puisse ce film contribuer à les rendre à la collectivité


Samuel Gontier. Télérama. N° 3864. 31/01/2024

QUE SONT LES DOLÉANCES DEVENUES ? La réalisatrice Hélène Desplanques a filmé des citoyens qui avaient rédigé les fameux cahiers lors de la crise des Gilets jaunes. Leurs textes, remisés dans les archives, se révèlent d’une richesse inouïe.

À retrouver sur le site les doleances.fr.


VOIR Les Doléances, le 8 février 2024 sur les antennes régionales de France 3, et à partir du 9 sur France.tv.


Une réflexion sur “La doc des gilets jaunes…

  1. Ancre Nomade 02/02/2024 / 20h00

    Oui, nous avons négligé et raté ce train pour un tas de mauvaises raisons. Et aujourd’hui nous ne pouvons que le regretter.

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