Interview de Pierre Rosanvallon. Historien, professeur au Collège de France, il est l’auteur de nombreux ouvrages consacrés notamment à la démocratie
Pour Pierre Rosanvallon, la loi immigration marque un tournant historique dans la vie démocratique française. Il appelle à ne plus être les « spectateurs effarés et impuissants » du désastre : la victoire du Rassemblement national n’est pas inéluctable. […]
- Que vous inspire le remaniement annoncé cette semaine ?
Remanier pour nommer un très proche est un signe de faiblesse. Concevoir un Premier ministre comme une sorte de secrétaire général bis de l’Élysée invite en outre à réfléchir à la notion même de gouvernement dans notre Constitution. La question de la nature de notre démocratie est vraiment posée aujourd’hui sur plusieurs fronts.
- Après le passage au forceps du report de l’âge de départ à la retraite, vous aviez évoqué« la crise démocratique la plus grave » depuis « la fin du conflit algérien ». Que marque, pour vous, le vote de la loi sur l’immigration ?
Un tournant du quinquennat, mais pas seulement. Cette loi restera comme un point d’inflexion historique dans la démocratie française. Elle illustre de façon éclatante une honteuse défaite : les idées du Rassemblement national (RN) ont été considérées comme des évidences incontestables. […]
- C’est ce qu’a noté la présidente du RN, qui a parlé de « victoire idéologique ».
Elle a raison sur ce point. Et le mot « idéologique » est approprié : lors du débat au Parlement, aucun des nombreux travaux universitaires publiés sur la question migratoire n’a été pris en compte. Même les données statistiques de base ont été balayées. S’il y a un « déni des réalités », c’est bien là qu’il se trouve ! […]
- Dans le cas de la loi immigration, nous avons hélas assisté à la logique inverse…
Oui, c’était une opération de commando politique, une course au moins-disant, au mal-disant. Les Républicains (LR) pensent qu’ils ne peuvent exister et réduire le Rassemblement national que s’ils se situent sur son terrain. C’est une vieille stratégie, dont on connaît tous les dangers. Plus les leaders de la droite s’approprient le programme du RN, plus les électeurs se détournent d’eux et donnent leurs voix à l’extrême droite.
- Pourquoi Emmanuel Macron joue-t-il à ce jeu périlleux ?
Il paraît désemparé. Il ne sait plus comment obtenir de majorité, comment gouverner, et joue la carte du coup par coup sans garder aucun cap. Aujourd’hui, tout se passe comme si son seul objectif était de durer. Plus que ses supposées convictions, que l’on voit de plus en plus conservatrices, c’est une psychologie de la survie qui explique ses agissements. […] Emmanuel Macron conserve les rênes administratives du pouvoir mais il a perdu son autorité et ne gouverne plus la société en ses profondeurs. […]
- A vous écouter, on a l’impression que la droitisation du président est purement opportuniste.
On n’en finira jamais de se demander ce qu’est le macronisme. […] Macron, […] incarne une radicalité libérale. C’est sa première image. Mais très rapidement, on s’est aperçu qu’elle n’était qu’une facette du personnage. […] Son souverainisme latent affleure par exemple dans son rapport ambigu à la Russie, lorsqu’il explique qu’il ne faut pas « humilier » ce pays. Il a aussi cherché à se rapprocher de Philippe de Villiers, étonnante manifestation d’une appétence conservatrice… Plus personne ne peut donc le qualifier de social-libéral aujourd’hui. S’il fallait absolument un qualificatif, ce serait plutôt « libéral-réactionnaire », ses positions récentes sur l’école en témoignent.
Il s’est pourtant présenté comme un héritier de la deuxième gauche…
[…] Dans son parcours, il a porté à l’extrême les défauts d’une certaine intelligence française : une vraie capacité analytique, qui lui permet de maîtriser des dossiers complexes, mais qui a pour revers une grande arrogance. On le voit : il déplore désormais de devoir nommer des ministres puisqu’ils sont in fine si mauvais ! Et même quand il s’adresse aux Français, on a l’impression qu’il leur reproche de ne pas être à la hauteur du plan qu’il a dessiné pour eux. Quand il parle de « réarmement civique », il pense à des citoyens bons petits soldats. Il n’a pas dû lire les derniers manuels militaires : aujourd’hui, le commandement se fonde sur l’estime des troupes. […]
Quelles sont les conséquences de cette arrogance ?
La démocratie, ce ne sont pas seulement des institutions. Il y a, pour reprendre le mot de Montesquieu, un « esprit de la démocratie », auquel Macron tourne le dos. Pour lui, sa légitimité issue du suffrage universel suffit. C’est une logique purement arithmétique, qui considère que l’élection à la majorité donne une autorisation de gouverner, sans se préoccuper des corps intermédiaires, des contre-pouvoirs et de la participation des citoyens.
Or la démocratie, pour citer le sociologue Durkheim, c’est avant tout un régime d’interaction positive entre le pouvoir et la société, entre gouvernants et gouvernés. Au-delà du fait majoritaire, il y a l’intérêt public, qui s’exprime par bien d’autres moyens que l’élection. C’est par exemple le Conseil constitutionnel, dont on peut dire qu’il est la mémoire de la volonté générale, en s’inscrivant dans une autre temporalité. Il y a aussi toutes les autorités indépendantes, comme le défenseur des droits, la Haute Autorité pour la Transparence de la Vie publique.
On peut encore mentionner le service public, avec des fonctionnaires qui ont à cœur de faire vivre au quotidien l’intérêt général. Emmanuel Macron dénigre toutes ces institutions. L’une des manifestations les plus éclatantes de ce mépris a été pour moi de maintenir Eric Dupond-Moretti à la tête du ministère de la Justice alors qu’il était mis en examen (même s’il a ensuite été relaxé). Autre exemple de cette attitude : c’est le président qui reçoit le moins les syndicats ; il les a superbement ignorés pendant la crise des retraites. Son rejet des corps intermédiaires est aussi viscéral que doctrinal.
- Et pourtant, il vient de saisir le Conseil constitutionnel pour faire tomber certains points de la loi immigration…
C’est le résultat d’un cynisme irresponsable. Pour parvenir à un accord avec la droite radicalisée, l’exécutif a préféré se défausser sur les Sages, qui vont manifestement censurer des pans de la loi qui ne sont pas constitutionnels. On ne peut pas faire mieux pour entretenir les fantasmes du RN sur la « démocratie des juges ». Les démagogues vont pouvoir s’en donner à cœur joie pour dénoncer les « fossoyeurs de la volonté populaire ». En agissant ainsi, Emmanuel Macron a abîmé la démocratie.
[…]
- Au-delà d’Emmanuel Macron, on a l’impression que c’est tout le débat politique qui s’épuise. Atteignons-nous un point de non-retour de la fatigue démocratique ?
Le problème de la société française, ce n’est pas seulement la montée du Rassemblement national (RN), l’isolement personnel et psychologique du président et sa droitisation. Le vrai mal, c’est aussi la dissolution de la substance des forces politiques de gouvernement. De la droite comme de la gauche. Non pas électoralement comme machines politiques. Mais comme expressions d’un projet pertinent d’avenir. La gauche se présente comme une force purement défensive. Ce n’est plus elle qui donne le tempo de l’histoire, qui dessine l’avenir.
[…]
- Que peut donc faire la gauche ?
En plus de raviver la démocratie, elle doit d’abord défendre les politiques de redistribution sociale qui, sous Macron, sont brutalement remises en question. Il est vrai que l’Etat-providence ne fonctionne pas bien, mais c’est parce qu’il gère des agrégats statistiques, n’épouse pas bien les situations individuelles et les trajectoires de vie singulières. Il devrait être plus décentralisé pour atteindre les conditions de vie concrètes des gens. […]
- La Nupes est un champ de ruines. Y a-t-il des événements, des idées, des personnes qui vous redonnent de l’espoir ?
[…] La gauche n’a de sens que si ceux d’en bas se sentent écoutés et leurs vies considérées de façon sensible. […]
Propos recueillis par Sylvain Courage et Rémi Noyon ; L’Obs. Source (extraits)
Pierre Rosanvallon à une vue bien particulière de la démocratie, pour lui elle n’est pas le gouvernement par le peuple mais par une élite de gauche. La loi immigration est pourtant en deçà de ce que réclame une majorité de français. Quand à la loi sur les retraites, faut il financer les retraites par l’endettement ? C’est ce que propose mr Rosanvallon et c’est pourtant immoral. Mais notre constitution n’est pas démocratique elle rend l’appel au peuple impossible sans l’accord des 2 chambres. Donc le seul moyen de faire passer une loi est le 49.3. Ce n’est pas Macron qui met à mal la démocratie mais une constitution conçue pour maintenir au pouvoir une oligarchie, et comme la gauche ne l’a pas compris les français votent RN.
Je vais répéter une énième fois qu’il est une volonté délibérée dans ce blog de présenter — autant que possible — toutes les facettes, toutes les analyses, tous les différents commentaires… sur des événements ou des avis personnels, et ce, quelque-en-soit l’origine — obédience : gouvernements, cultuelle multiple, partis politiques, médias orientés — de manière à ce que chacune–chacun puisse se faire une idée personnelle des divers événements.
Raison aussi pour laquelle je ne censure aucun commentaires, c’est une analyse personnelle tout à fait louable. D’ailleurs tous les commentaires bien que sollicité, ne sauraient engager que celui qui l’écrit.
Merci Michel.