Le leader d’extrême droite, arrivé en tête des législatives avec un programme brutal, navigue depuis près de vingt ans dans les eaux de la politique.

Il faut l’imaginer à 16 ans, seul dans sa chambre, lisant Kierkegaard et écoutant son groupe préféré, les Sex Pistols, le poing levé et les cheveux plus décoiffés qu’aujourd’hui. « Un sale gamin, égocentrique et agressif », a dit de lui son frère. Geert Wilders (prononcer « Rheerrt ») a maintenant 60 ans, et, après avoir capté l’attention de sa famille, c’est lui le centre de la vie publique néerlandaise. Il a tout fait pour, expert en longévité politique, soignant son look – silhouette longiligne de près de 2 mètres, brushing peroxydé, quelque chose de Christopher Lee, cravate rouge ou bleue –, ses combats, sa rhétorique coup de poing.
· L’Union européenne ? « Un Etat nazi. »
· Le voile des musulmanes ? Un « torchon de tête. »· L’islam ? Un « totalitarisme ».
· Le Coran ? « « Mein Kampf » ».
Ce fin débatteur, qui vit depuis des années sous protection policière, est obligé de porter un gilet pare-balles et de changer fréquemment de domicile depuis que des imams ont souhaité qu’il soit décapité. Il figurait sur la même liste de cibles d’Al-Qaida que le dessinateur Charb, assassiné à Paris en 2015, et a échappé à un attentat revendiqué par l’État islamique aux États-Unis, la même année.
Depuis qu’il peut devenir Premier ministre, son parti, le PVV, étant arrivé en tête, il dit être « positif et raisonnable ». Apprenant sa victoire, il a ri doucement et levé calmement les bras vers le ciel. Venu de la droite classique, il s’en est séparé après des désaccords sur la question migratoire et sur la possibilité d’une adhésion de la Turquie à l’UE. Puis, il a fondé sa petite boutique, classée à l’extrême droite, qu’il a fait prospérer.
Loin de Marine Le Pen, qui affiche ostensiblement son soutien à son « cher Geert », surtout depuis une semaine, n’a en réalité aucun atome crochu avec lui. « Le discours de Geert Wilders est soudain devenu plus modéré, mais le programme de son parti, qu’il a toujours défendu, est bien plus radical que celui du RN : référendum sur l’appartenance à l’UE, expulsion de la Turquie de l’Otan, retrait de l’accord de Paris, fermeture des mosquées, expulsion de tous les immigrés illégaux, arrêt de l’aide à l’Ukraine. . . » rappelle Christophe de Voogd, historien et auteur d’« Histoire des Pays-Bas – Des origines à nos jours » (Fayard).
Wilders, qui détonne dans un pays où les élites politiques évitent comme la peste tout écart de langage, a bénéficié de quelques coups de chance. Comme l’irruption, à sa droite, du fringant Thierry Baudet, ouvertement racialiste et persuadé qu’il existe un complot mondial mené par des « reptiles maléfiques ». Il semble qu’il ait tenu ces propos à jeun.
À côté de Baudet, Geert Wilders, c’est Pierre Méhaignerie. Ensuite, le parti de centre droit au pouvoir avant les élections a fait savoir qu’il accepterait une coalition avec Wilders, ce qui l’a respectabilisé. « Il ne faut pas non plus oublier le soutien affiché par les Européens aux sortants, qui a certainement agacé les Néerlandais. Pendant la campagne aux Pays-Bas, Darmanin est venu ostensiblement décorer Dilan Yesilgoz, nouvelle cheffe de file du parti de centre droit, c’était extrêmement maladroit », tacle un diplomate.
Reste à savoir si Wilders pourra gouverner, ou s’il va se faire marginaliser. « Aux Pays-Bas, où prévaut la proportionnelle intégrale, le pouvoir appartient à une coalition au sein de laquelle chaque parti abandonne une partie de son agenda. Wilders le sait bien », assure Voogd. « ‘Wilders a un fonctionnement très particulier, c’est un solitaire charismatique, entouré de deux ou trois personnes totalement dévouées. Je le vois mal gérer une équipe gouvernementale », nuance Jérôme Jamin, professeur en sciences politiques à l’université de Liège.
Près de Poutine
Le référendum sur l’appartenance à l’Union pourrait passer à la trappe, d’autant que le patronat néerlandais a fait passer quelques messages à Wilders, lui rappelant que le pays était le deuxième exportateur de l’UE derrière l’Allemagne. Captain Peroxyd, on se calme. Pour la politologue néerlandaise Caroline de Gruyter, Wilders s’alignera sur les positions de son maître Viktor Orbàn, aussi russophile que lui : rester à l’intérieur de l’UE pour exercer son pouvoir de nuisance et en tirer le maximum.
Plus question non plus de fermer des mosquées, ni d’interdire le Coran. « Wilders va se recentrer sur l’immigration, sur laquelle il va mettre une pression maximale, puis sur l’accès au logement, l’une des clés de la campagne, et sur la lutte contre ce qu’il appelle l’écologie punitive » », prophétise un fonctionnaire bruxellois.
À l’Élysée, on minimise l’impact du vote, et on espère qu’une grande coalition des partis traditionnels permettra de sortir Geert Wilders du jeu. Cela évite de se demander pourquoi un des peuples les plus pro-européens a accordé ses suffrages à ce drôle d’oiseau, ancien assistant et grand ami d’Israël et toujours fan des Sex Pistols.
Article signé par Anne-Sophie Mercier – Dessin de Kiro. Le Canard enchaîné. 29/11/2023