Femme tout simplement

Malgré la fermeture de tous les salons du pays, certaines esthéticiennes de Kaboul continuent de travailler en cachette. Un acte de survie, et de lutte contre l’oppression exercée sur le corps des femmes par les talibans


Mains moites, souffle haletant, pas de course : et un check-point de passé. Il en reste sept à franchir avant que Lali, 23 ans, atteigne l’appartement de sa cliente.

Derrière l’épais quadrillage de sa burqa bleue, son regard se pose sur l’ancien salon de beauté du centre de Kaboul, où elle a exercé pendant six ans : il n’en reste que la trace délavée d’un poster arraché. Mais Lali n’a pas le temps pour la nostalgie, il ne faut pas traîner.

Le frottement du sac plastique qu’elle tient serré contre son voile la rassure autant qu’il l’effraie.

A l’intérieur : des flacons de cire à épiler, des tubes de mascara et rouges à lèvres, des fards à paupières, des pinceaux, un séchoir, un lisseur… Un arsenal qui pourrait lui coûter, au mieux, une amende ou quelques mois de prison. Au pire, la mort.

« C’est moi. Personne ne m’a suivie. Tu peux m’ouvrir ? » chuchote Lali, sur le pas de la porte d’un bâtiment gris. A l’intérieur, elle déballe son matériel sur la table de la salle à manger et lance à sa cliente : « Alors, qu’est-ce que je te fais, aujourd’hui ? »

Une question banale partout dans le monde, mais qui, au pays des talibans, relève de l’acte de résistance.

Le 4 juillet 2023, l’Emirat islamique d’Afghanistan a annoncé la fermeture définitive des salons de beauté. Dans un pays qui comptait pas moins de 12000 établissements, la décision a eu l’effet d’une bombe pour les quelque 60 000 femmes qui y travaillaient.

A leurs risques et périls, plusieurs d’entre elles ont décidé de continuer à exercer leur métier. Une nécessité pour survivre et nourrir leur famille, dans un univers où elles n’ont plus leur place. Alors, certaines transforment leur salon en cabinet esthétique, où se retrouvent secrètement quelques femmes. D’autres font du service à domicile.

Mais se déplacer dans Kaboul avec du maquillage dans son sac, et en esquivant les talibans, est un parcours du combattant : horaires, couleur de la burqa, trajets, rien n’est laissé au hasard.

« Tous les jours, je frôle les murs de la prison. Mais je le fais intelligemment », assure Adine, ancienne employée d’un institut renommé du quartier moderne de Kaboul. Avant d’ajouter, dans un sourire : « Moi qui ai toujours été coquette, voilà qu’à cause du stress je me ronge les ongles ! » En alignant ses flacons de vernis aux coloris pimpants, elle se remémore l’époque où elle peignait les ongles et maquillait les visages des femmes de la haute société de Kaboul. Avocates, journalistes, députées, entrepreneuses… la plupart sont désormais en exil — ou en prison.

Circuler en catimini

Pour échapper au même sort, Adine se déplace discrètement, très tôt le matin ou au milieu de l’après-midi, privilégiant les raccourcis aux grandes artères et respectant une règle d’or connue de toutes : ne jamais regarder les talibans dans les yeux.

Sa collègue de l’ombre, Parvin, profite plutôt des cinq prières quotidiennes pour circuler en catimini. Un créneau serré, mais qui a ses avantages : « Les rues se vident pendant une vingtaine de minutes. Et je connais les mosquées à éviter. »

Les femmes étant interdites de sortie sans leur mahram (l’homme de confiance de la famille), le partenaire de cette jeune esthéticienne a accepté de la soutenir, en l’accompagnant à ses rendez-vous : « Quand il a perdu son travail, il a compris que s’il m’aidait, je pourrais rapporter plus d’argent.» Alors qu’elle gagnait moins de 230 euros par mois au début de son activité illégale, elle empoche aujourd’hui près de 400 euros. De quoi payer le loyer, et manger « sans trop se priver ».

Dans ce monde parallèle, les gestes sont codifiés, jusque dans le choix du sac plastique transportant le matériel prohibé. L’idéal ? Le cabas d’une marque d’un magasin alimentaire bien connue de la capitale. « Il faut éviter la transparence, mais sans jurer par l’opacité, au risque d’attirer une attention inutile », prévient Lali. D’autres préfèrent camoufler les produits directement sous leur voile intégral.

Le prix de la témérité

« De toute façon, on a été faites prisonnières le jour où les talibans ont pris le pouvoir. Si j’atterris derrière les barreaux, mon statut sera officialisé », ironise l’aînée des maquilleuses clandestines.

A 57 ans, Fatima n’est pas près de prendre sa retraite. Divorcée de son mari depuis trois ans, cette féministe de la première heure ne compte sur personne d’autre qu’elle-même. Là où Lali ne prend que trois à quatre clientes par semaine, Fatima, elle, en maquille une petite quinzaine. Un risque à la hauteur de son désespoir : « J’ai quatre bouches à nourrir, sans compter la mienne. Je refuse de marier mes filles contre de l’argent, il faut donc que je gagne ma vie. Mais les femmes n’ont plus les moyens de payer pour se faire belles, j’ai dû casser mes prix », baragouine-t-elle, pinceau dans la bouche et mains occupées à couvrir les cernes de sa cliente, dont le visage s’illumine peu à peu.

C’est une ancienne professeure d’université. […] « Mon mari a bien essayé de me dissuader, mais il a vite abandonné, il sait que c’est primordial pour moi. Et il ne va pas se plaindre d’avoir une belle femme ! » dit Safa en souriant, les yeux clos, en attendant que Fatima finisse d’étaler du fard sur ses paupières.

Si les esthéticiennes, tout comme leurs clientes, connaissent le prix de leur témérité et sont prêtes à le payer, l’ambiance macabre qui règne dans les rues afghanes sonne comme un rappel à l’ordre. « Il y a quelques semaines, alors que je me rendais chez une cliente, ai vu le corps d’une femme dans une poubelle. Elle gisait là, au milieu des déchets. Et depuis plusieurs jours, à en juger par l’odeur. J’ai voulu courir très loin d’ici, mais je n’ai pas pu… »

Ce jour-là, Begum s’est promis de continuer à maquiller les femmes afghanes aussi longtemps qu’elle le pourrait. « C’est devenu un devoir : pour quelques heures, mes clientes retrouvent leur dignité. Elles me font survivre et moi, je les fais exister. »


Margaux Seigneur. L’Obs n° 3090. 21/12/2023


3 réflexions sur “Femme tout simplement

  1. Walter PASCOLI 30/12/2023 / 20h57

    Récit émouvant !

    Avec mes meilleurs voeux pour l’année à venir … 🙂

    • Libres jugements 31/12/2023 / 12h18

      Oui Walter, beaucoup de femmes de par le monde ne mesurent pas ce que sont les vecteurs importants pour une vie harmonieuse et équitable :la liberté morale, physique, d’expression, de l’égalité femmes et hommes.
      Il est inquiétant que nombre d’hommes de par le monde, considèrent la femme uniquement comme une reproductrice, au repos du guerrier, destinée à l’esclavage des tâches ménagères.
      Constat fait ; on ne doit oublier que nous sommes au dernier jour de l’année Grégorien 2023, que dès la 24ᵉ heures sonnées, nous aurons enterré joie, peine, projets avortés avec cette année passée.
      Viendra, à la seconde suivante, avec la nouvelle année annoncée, une régénérescence de vœux, pour les nôtres, nos amis, nos connaissances, pour toutes et tous, pour la paix et le bien vivre pour chacun de nous sur terre.
      Avec toute mon amitié. Michel

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