Convenances

On dit
Le cheval est la plus belle conquête de l’homme
Tant mieux
Sinon l’homme aurait monté le Nègre
On ne dit pas Nègre, mais homme de couleur
Oui, le Blanc aurait pris l’homme de couleur pour sa monture
C’est déjà arrivé en Amérique au temps de l’esclavage
Le cheval était mieux traité que le Noir
Le Noir se baissait pour que le Maître accède à son cheval
Le cheval, fier et digne, n’était pas dupe
Le cheval est plus qu’une conquête
C’est une œuvre d’art
Peintres et sculpteurs l’ont de tout temps adopté
Ils l’ont travaillé
Ils ont mis sa tête à l’envers
Sa crinière lissée en chevelure de mer
Ses jambes transformées en torpilles
Ses naseaux en lanceurs de feu
Le cheval est une présence qui intimide
Une sublime créature qui défie le vent
Court plus vite que le temps
Le cheval est une image jamais figée
Ailé, il emporte les prophètes vers d’autres cieux
Se braque quand on le contrarie
Il se met sur ses jambes arrière
Hisse sa crinière comme le drapeau de la révolte
Il bout, se raidit, se soulève et lance des flammes
Le cheval de Paladino réfléchit
Il attend dans un musée
Hiératique et patient
Imperturbable dans sa puissance
Il est en métal, en bronze, en aluminium
En fait, il est en or à force de refléter le soleil
Cheval soleil ivre d’art
Flèche épique qui se perd dans les limbes
Paladino le retient de toutes ses forces
Avec toute son imagination
Le cheval hennit, souffle, court
La main de l’artiste le retient
L’habille de matière minérale
Le fige dans son élan et l’expose
Mais le cheval est plus malin que l’artiste
Il joue le jeu, lève la tête et s’installe dans le palais
Il s’expose dans l’enfer tranquille du monde moderne.


Tahar ben Jelloun. Recueil « Douleur et lumière du monde » Ed Gallimard. Titre original du poème : » Le cheval de Paladino vous salue ».


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