Comment l’ Evangéliaire de Saint-Mihiel, classé « trésor national » et considéré comme l’un des plus précieu x manuscrits enluminés du XIe siècle, a-t-il pu quitter Lille et atterrir – le plus légalement du monde – dans les murs du J. Paul Getty Museum, à Los Angeles ?
Le rôle joué par des intermédiaires et par le vendeur, en l’occurrence « la Catho », la très influente Université catholique de Lille, se trouve au cœur de cette affaire déjà évoquée par « Le Canard » (29/3).
Le premier épisode de la saga remonte à novembre 2018, quand la Catho publie un appel d’offres pour faire estimer son Evangéliaire, afin, prétend-elle, de le faire assurer. Mais, une fois l’expert sélectionné — la libraire parisienne Ariane Adeline —, l’Université passe aux aveux, il n’est plus question d’assurer sa merveille, mais de la vendre au plus offrant !
Une affaire en Nord
Recruté pour trouver un acquéreur, la commissaire-priseuse Claude Aguttes dépose, à l’automne 2019, une demande pour obtenir l’indispensable certificat d’exportation auprès du ministère de la Culture. Pour les œuvres les plus importantes, les prix sont bien plus élevés quand ce sésame est accordé…
Vu la renommée internationale de l’Evangéliaire de Saint-Mihiel, l’État décide logiquement de le classer « trésor national » le 1ᵉʳ mars 2020. Cette procédure permet de bloquer la vente à l’étranger d’une œuvre d’art durant trente mois et donne le temps à la puissance publique de procéder à son éventuelle acquisition, sur la base du prix fixé par l’expertise. En l’espèce, 10 millions d’euros, comme l’a écrit « La Gazette Drouot » (20/4).
Moins d’un mois plus tard, la Catho, signe pourtant la vente du manuscrit, pour seulement 8 863 800 euros, en faveur de Jôrn Günther, un marchand installé à Bâle.
Ce dernier le revend aussitôt pour environ le double (près de 17 millions d’euros !) au Getty Museum, sans que l’université lilloise soit intéressée à cette somptueuse plus-value. L’œuvre demeure alors en France, en attendant que le délai légal de trente mois soit écoulé…
Le ministère de la Culture, lui, s’est abstenu de broncher et a laissé tomber les potentiels mécènes. « Pour bloquer l’opération du marchand bâlois, il lui aurait pourtant suffi de manifester son intérêt, en mars 2020, pour le prix de 10 millions fixé par l’expert avant la première vente réalisée par la Catho », commente un spécialiste de ce genre de transactions.
En laissant passer cette occasion, l’État s’est ficelé lui-même : pour acquérir l’œuvre, il lui aurait désormais fallu s’aligner sur les 17 millions offerts par le Getty Museum.
À ce tarif, les conservateurs des musées et les mécènes éventuels ont vite jeté l’éponge…
Hervé Liffran. Le Canard enchaîné. 10/05/2023