Invitée dans Tout un monde, Marie-Cécile Naves, directrice de recherche à l’Institut international et stratégique (IRIS) estime que si certains hommes se sentent menacés par le féminisme, c’est qu’ils craignent de perdre leurs privilèges. […]
- Plusieurs années après #metoo, quelle est votre analyse de la situation?
Il y a un affrontement assez vif entre des forces anti-féministes, qui s’opposent à #metoo, et un féminisme incontournable dans la publicité, l’éducation, la culture, les médias ou encore le sport. Le féminisme est mainstream, il est partout. Il est même parfois récupéré et instrumentalisé à des fins commerciales. C’est la preuve qu’il a un certain succès, une grande influence.
- On parle même de pinkwashing…
Oui. Parfois des slogans ou des revendications féministes sont floqués sur des t-shirts, alors que leurs conditions de production ne respectent pas nécessairement l’égalité entre les femmes et les hommes, voire s’appuient sur l’exploitation de femmes et d’enfants pour les réaliser.
Comment les tensions entre ces deux courants se manifestent-elles?
Un certain nombre d’hommes écrivent des livres ou s’expriment dans les médias pour dire que le féminisme est un danger, qu’il n’apporte que des choses négatives et que, finalement, ils se sentent menacés par les progrès de l’égalité entre les femmes et les hommes.
Ils ne veulent pas partager l’espace public, la visibilité médiatique, les étals de librairies, les postes à responsabilités… et l’argent. Ils voient donc le progrès du féminisme et ses idées comme une menace par rapport à leurs privilèges. Ils nous gratifient d’un certain nombre de phrases: ‘nous en faisons trop’, ‘il y a toujours pire ailleurs’…
Les violences faites aux femmes sont un continuum, de la « petite » violence symbolique jusqu’au crime. On voit cette résistance forte. Et elle se double aussi d’une certaine persistance de l’indifférence face aux violences faites aux femmes, notamment les féminicides.
- Pour Emmanuel Todd : « Le patriarcat n’a pas disparu en Occident, il n’a jamais existé ».
Emmanuel Todd comme d’autres confondent, ou font semblant de confondre, patriarcat et hommes. Il ne s’agit pas d’affirmer que les hommes sont contre les femmes quand on travaille en matière de féminisme, mais d’affirmer que le patriarcat est contre les femmes.
C’est-à-dire qu’il y a un certain nombre de structures, d’organisations sociales et de pouvoirs, qui sont faites pour favoriser l’accession des hommes au plus haut sommet et laisser les femmes dans des positions d’infériorité sociale et économique. Et les cantonner à l’espace domestique et les renvoyer à une certaine biologie qui est sacralisée.
Aujourd’hui, un certain nombre d’outils de médiation – des livres, des podcasts, des reportages, des films, des séries – expliquent cela à un public de plus en plus varié, au-delà du cercle féministe. […]
- On reproche au féminisme d’aujourd’hui de créer une guerre des sexes…
C’est une manière détournée de refuser de considérer les revendications contre les violences faites aux femmes et contre les inégalités qui persistent partout dans le monde. […] Le féminisme a toujours été radical. […]
- Qu’est-ce qui a changé?
Les féministes ne sont pas forcément plus nombreuses, mais elles sont plus visibles hors des cercles militants et académiques. […]
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Propos recueillis par Blandine Levite/vajo. IRIS – Source (extraits)