« C’est plus sur la forme que sur le fond que ça coince »Antoine Bristielle Chercheur à Science Po Grenoble et directeur de l’Observatoire de l’opinion de la Fondation Jean-Jaurès
- Pourquoi la Nupes n’a-t-elle pas su tirer profit de la séquence des retraites ?
On observe une stagnation des intentions de vote pour la Nupes alors que le Rassemblement national est en progression depuis le mois de juin. Bien que le RN ait peu parlé durant cette crise, c’est le parti perçu comme étant le plus anti-système, la meilleure opposition au gouvernement à l’heure actuelle.
La France insoumise aurait pu bénéficier de ce rejet de plus en plus important d’Emmanuel Macron, car ils ont un positionnement en totale opposition avec le gouvernement, mais il y a une différence entre la conflictualité sur le fond et la conflictualité sur la forme. Il y a une attente d’un positionnement assez radical au sein de la société française, notamment en opposition avec la réforme des retraites, mais avec le maintien d’une certaine stature en termes de communication et d’attitude.
C’est cela qu’a réussi à faire le RN, à la fois au moment de cette séquence, mais depuis pas mal d’années maintenant avec une vraie dédiabolisation. À côté de cela, la France insoumise, en choisissant toujours la stratégie du bruit et de la fureur, est en déconnexion avec les attentes des français vers davantage de discussions, de compromis. Elle en a pâti, c’est le parti considéré comme ayant eu l’attitude la moins bonne durant cette séquence, derrière même le gouvernement.
- La réintégration du député Adrien Quatennens au sein de la France insoumise, vivement critiquée à l’intérieur de la Nupes, ou bien encore la main tendue de Fabien Roussel à Bernard Cazeneuve sont-ils de nature à affaiblir la coalition ?
C’est normal qu’il y ait des divergences qui puissent s’exprimer parmi une coalition partisane. D’ailleurs, même au sein de LFI, tout le monde n’est pas d’accord avec la réintégration d’Adrien Quatennens.
Ensuite, il deviendrait compliqué pour la Nupes d’avoir une cohérence idéologique programmatique dans un espace qui irait de Jean-Luc Mélenchon jusqu’à Bernard Cazeneuve. Manuel Valls avait théorisé les deux gauches irréconciliables, c’est quand même un peu le cas. Dans cette bataille, c’est la ligne mélenchonniste qui l’a remporté.
- La Nupes a-t-elle un avenir, l’acte II est-il possible ?
Oui, clairement. Il y a une vraie homogénéité des valeurs sur le fond. Les proches des différents partis de la Nupes pensent pareil sur la plupart des grandes thématiques de politique publique. Par ailleurs, il y a une forte demande de l’électorat de gauche pour une union, qui remonte à 2017, bien avant que la Nupes se mette en place.
Ainsi, il y a tous les instruments pour que la Nupes puisse continuer dans le temps. Le tout, c’est qu’il y a des réelles divergences stratégiques, notamment est-ce que l’on doit être dans une opposition totale, comme le pensent les cadres de LFI et une large partie de leur électorat, ou dans une attitude de discussion et de compromis, ce qui est plus marqué chez les proches du PS, d’EE-LV et chez leurs dirigeants. C’est plus dans la méthode, sur la forme, que sur les vraies questions de fond que cela coince.
- Nupes : et si l’acte II devait se jouer sans Mélenchon ?
La Nupes ne parvient pas à se défaire de ses vieux démons. La coalition de gauche demeure confrontée à des guerres intestines qui viennent mettre à mal sa volonté d’unité, et sa tenue dans la durée.
La sempiternelle critique d’hégémonie de la France insoumise (LFI) au sein de la structure remet en cause la figure même de Jean-Luc Mélenchon. « La gauche ne peut pas être représentée par un parti et par un homme, Jean-Luc Mélenchon, elle doit aller au-delà », estime Fabien Roussel, fraîchement réélu à la tête du PCF.
Réduire l’influence du leader insoumis est un des pans de l’acte II de la Nupes. « Jean-Luc Mélenchon a eu l’immense mérite d’être l’artisan de cette première étape indispensable. Merci à lui. Construisons de manière collective la seconde », écrivent plusieurs députés du groupe Écologiste-Nupes, dont Sandrine Rousseau, dans une tribune relayée par Le Monde.
- « S’il décide d’y aller, personne ne pourra s’opposer à lui »
À en croire un sondage Ifop-Fiducial publié le 5 avril, Mélenchon serait incapable de faire gagner la gauche en 2027.
Si le premier tour de l’élection présidentielle de 2022 avait lieu aujourd’hui, l’Insoumis récolterait 17 % des suffrages, alors qu’il a réalisé 21,5 % au premier tour de l’élection présidentielle en 2022, derrière Emmanuel Macron, Marine Le Pen arriverait en tête avec 31 % des voix…
Pas de quoi affoler Emmanuel Fernandes, député LFI dans la seconde circonscription du Bas-Rhin (« ce n’est que des sondages ! »), selon qui la stratégie de la Nupes est la bonne : « Il ne faudrait pas penser qu’uniformiser le ton ou la forme des modes d’expression de la Nupes serait une bonne chose », estime-t-il.
D’autres figures, comme François Ruffin ou Clémentine Autain, plus consensuelles, apparaissent davantage enclins à rassembler la famille de la gauche.
En réalité, la question serait plutôt de savoir si Mélenchon entend oui ou non laisser la main. Selon le politologue Antoine Bristielle, « les instances de LFI sont complètement dirigées par Jean-Luc Mélenchon ». Et, « s’il décide d’y aller, personne ne pourra s’opposer à lui »…
Alexandra Simard. Le Dauphiné Libéré. 12/04/2023