Mon vieux et moi – 12 (Fin)

Suite du paragraphe 11- suite LIEN

Hier et aujourd’hui

Il me fait répéter, ces nouveaux. Il faut lui parler de plus en plus fort. En plein soleil, il demande d’allumer les lumières. L’obscurité se manifeste tôt pour lui. Il dort tout habiller. La bouche entrouverte, il laisse échapper d’étranges bruits que l’on prêterait davantage à un animal. Le matin venu, il ne se rase plus que d’un seul côté ; je dois terminer. Il me demande ce que j’en pense alors qu’il n’a rien encore rien dit.

  • Ce que je pense de quoi, Léo ?

Il a oublié.

À toute heure, il s’informe :

  • tu crois qu’elle viendra ?

J’ignore s’il parle d’une femme ou de la mort.

À travers ses égarements se glissent des instants de grande lucidité, des moments de grâce. Ils se revoient alors petits, accompagnant son père à la grange pour nourrir les bêtes. Et il se remémore tout le bien que ce dernier disait des chevaux, qui « valent bien chacun cent hommes ». Le petit Léo croyait alors qu’il parlait du prix. Il essayait de faire le calcul sur ses petits doigts… et puis en arriver à la question : « combien vaut un homme ? ».

C’est de bonté dont parlait le papa, de fidélité. « Tu vois ces champs remplis de maïs, celui que nous mangeons ? Eh bien, c’est le cheval qu’il a ensemencé ». Léo se rappelle de son père remerciant ensuite l’animal à haute voix. L’enfant trouvait bien amusant de l’entendre parler à une bête.

Il est là, le miracle. Mille fois bravo, Léo et merci.

Malgré sa mémoire en décomposition, certaines histoires reviennent, bien détaillé, et mouillent ses yeux ainsi que les miens. Je sais ce qu’il lui en coûte d’efforts pour en arriver à rabouter toutes ces images. Et c’est avec moi qu’il les partage. C’est pourquoi, jusqu’à mon dernier souffle, je le suis en serai reconnaissant.

Il m’arrive en pleine nuit, après avoir nettoyé le tiroir dans lequel il vient d’uriner, je m’assois près de lui sur son lit. Confus, il cherche une explication à son geste. Je calme son tourment en le questionnant sur son passé, puisqu’il n’a plus que cela pour le rendre heureux.

Il repense au beurre que battait sa mère durant de longues heures. Elle le coulait ensuite dans les moules jusqu’à ce qu’il fige. À l’aide d’un fil de fer, elle le tranchait puis en enveloppait les parts dans un coton immaculé. Au frais, les barres attendaient jusqu’à ce que le petit Léo les choisisse, l’une après l’autre. Sur la table encore enfarinée, il laissait alors le beurre fondre sur le pain chaud…

J’ai entendu cette histoire je ne sais combien de fois. Je l’écouterai encore à l’infini… moi, si un jour quelqu’un m’adopte, jamais je n’aurais d’aussi belles choses à raconter

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Retour

J’aurais tant voulu servir !

On a passé onze mois ensemble. Peut-être a-t-il franchi le cap des 100 ans pendant ce temps. Comment savoir puisque je n’ai jamais consulté sa fiche santé. Quoi qu’il en soit, je l’aurais fêté… Je l’ai remis là où je l’avais pris : au centre d’hébergement. Vaut mieux passer le flambeau que de trébucher avec et foutre le feu.

Je suis la caricature d’un personnage tiré du film « Les nouveaux monstres » que j’ai vu il y a longtemps. À l’endroit où il l’avait trouvé, un type redépose l’homme à qui il avait tenté de sauver la vie.

Je m’abstiens d’aller lui porter des Whippet. Il ne les reconnaîtrait plus, pas plus qu’il ne se souviendrait de moi. Le matin, j’ouvre d’abord le journal à la rubrique « nécrologie ». Et s’ils avaient oublié de me prévenir ? Le soir, aussitôt rentrée, je me précipite sur le répondeur, tout comme le ferait un amoureux.

Gilles vient retirer tout les accessoires de la salle de bains. Il les revendra au ferrailleur, au poids. En me quittant, il dit :

  • Va te reposer, tu as une tête d’enterrement.

Je voudrais bien. Je prends deux comprimés tous les soirs et je ne trouve pas le sommeil. Mes paupières refusent de se fermer. « Laisse-toi aller », que je me suis dit. Mais j’ai peur de mourir avant Léo.

Je suis en train de me départir de ces derniers effets, les choses dont ils n’ont pas voulu là-bas. D’ici peu, tout aura disparu : chaussettes, brosses à dents, couches. Tout sauf la malle bleue, que je garde pour la vie.

Je l’ai ouverte, bien sûr. Avec une immense tristesse, je relis mes billets. Tiens j’avais complètement oublié celui-ci : Qu’est-ce qui me prend d’aimer les vieux ?

Je ne peux pas résister, je lis également les siens, une cinquantaine… tous identiques : Je m’ennuie de ta tante.


Pierre Gagnon


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