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Nous laisserons à chaque lectrice – lecteur, le soin de juger de la pertinence de cet article. Sans aucun doute il faut aller plus loin qu’une première lecture … MC

Même si ce n’est pas là leur principal défaut, les islamistes ne sont pas logiques.

S’ils défendaient véritablement l’islam, ils s’en prendraient à ceux qui en sont les véritables ennemis, les racistes et suprémacistes de tout poil. Mais vous avez déjà vu un djihadiste dénoncer des actes ou des discours de haine? C’est comme si la fachosphère n’existait pas pour eux.

Au lieu de cela, ils s’en prennent aux démocrates, laïcs et universalistes, comme Samuel Paty, dernière victime en date. Plus précisément encore, les islamos en ont après le rire : une fois de plus, ce meurtre était motivé par des caricatures. Pour ces assassins, voilà une manière de s’inscrire dans une longue tradition.

Les fanatiques haïssent le rire. Tous autant qu’ils sont, on peut les imaginer tout faire, sauf rigoler. Un mollah Omar qui plaisante, c’est comme un Pol Pot qui déconne, ça n’existe pas.

Cette détestation vient de loin, dans toutes les religions, qu’elles soient mystiques ou politiques. Ainsi, on la trouve explicitement dans la règle édictée par saint Benoît. Celle-ci demande aux moines de ne « pas dire de paroles vaines ou qui ne portent qu’à rire, et ne pas aimer le rire trop fréquent ou trop bruyant ». Elle est parfaitement mise en scène dans Le Nom de la rose, d’Umberto Eco.

Dans cette enquête policière située dans la chrétienté médiévale, un moine rationaliste lutte contre un autre religieux, fanatique celui-là, gardien de la bibliothèque et grand contempteur du rire.

Pourquoi faut-il refuser le rire? Parce qu’il détourne de la crainte de Dieu.

D’où la volonté de faire oublier la pensée d’Aristote selon laquelle le rire est le propre de l’homme. D’ailleurs, pendant de longs siècles, le christianisme a considéré que le Christ n’avait jamais ri.

Bien sûr, le christianisme n’est pas la seule Église à refuser la rigolade. Chez Milan Kundera, par exemple, les commissaires politiques sont impitoyables avec ceux qui s’adonnent à ce vice. C’est le cas de Ludvik, personnage de La Plaisanterie, persécuté pour avoir envoyé à son amie quelques mots en forme de blague. C’est que l’ironie représente un véritable danger : elle est le contraire de l’univoque et permet une lecture multiple du réel.

Les énoncés au second degré requièrent des esprits libres pour être compris, et tout le travail des totalitaires consiste à contraindre les hommes au littéralisme. Tout comprendre au premier degré, les textes religieux comme les ordres du parti…

Être fondamentaliste, c’est refuser la liberté d’interprétation en imposant un sens unique et premier. Rigoler ensemble permet aux hommes de se rapprocher.

En tentant de nous effrayer, tous les fanatiques du monde entier cherchent au contraire à nous maintenir séparés.

Voilà pourquoi c’est le rire, et non la haine qu’ils ont choisi de combattre.


Guillaume Erner. Charlie hebdo. 28/10/2020