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Extrait d’un discours prononcé par Margaret Atwood le 15 octobre 2017 à Francfort, à l’occasion de sa réception du prix de la paix des libraires allemands.

C’est pour moi un immense honneur et une grande joie d’être ici parmi vous aujourd’hui, et de m’être vu décerner ce prix hautement estimé (le Friedenspreis des Deutschen Buchhandels). J’ai bien conscience de rejoindre une longue liste d’écrivains internationaux extrêmement talentueux et courageux, une liste qui remonte à 1950. C’est un honneur tout particulier parce que les libraires sont, par nature, des lecteurs attentifs […]

Quand ce prix a été créé en 1950 […] je n’avais moi-même que dix ans et je ne savais rien des libraires, et pas grand-chose de l’écriture, même si j’avais déjà rédigé des essais. Mais j’avais renoncé à mes ambitions littéraires, ayant abandonné mon second roman au milieu du gué à l’âge de sept ans. C’était littéralement au milieu du gué : l’héroïne était une fourmi, et elle se trouvait sur un radeau, flottant vers une aventure qui ne s’est jamais matérialisée. Cela arrive souvent aux romanciers : le début, si prometteur, puis le milieu, si redoutable, ou peut-être même ennuyeux. Et encore plus quand votre héros est un insecte, bien qu’il s’agisse d’un problème que Kafka a réussi à surmonter.

À dix ans, je voulais être peintre ou, mieux encore, styliste de mode. J’aimais beaucoup dessiner des femmes élégantes avec de longs gants remontant jusqu’aux coudes et un fume-cigarette. Je n’avais jamais rencontré de telles femmes en vrai, mais j’avais vu des images. Telle est l’influence enchanteresse de l’art.

Mais après quelques rencontres très peu satisfaisantes avec une boîte de peinture à l’huile et quelques aventures compliquées avec une machine à coudre (en d’autres termes, après que la réalité eut remplacé le fantasme), je me suis retrouvée à seize ans lancée sur le chemin de la science (comme mon frère aîné, le Dr Harold Atwood, le neurophysiologiste, qui est présent aujourd’hui dans l’assistance). Aussi étrange que cela puisse paraître, j’avais l’intention de devenir botaniste.

Les plantes étaient silencieuses et faciles à observer, et elles ne saignaient pas quand on les découpait, contrairement aux grenouilles. Sur ce plan, j’avais la conscience tranquille. Si j’avais poursuivi dans cette voie, je serais en ce moment même en train de cloner des pommes de terre qui brillent dans le noir. Mais je me suis soudain métamorphosée en écrivain et me suis mise à griffonner fébrilement. Je ne sais pas pourquoi c’est arrivé, mais c’est ainsi, et les fantasmes ont repris la première place dans ma vie.

En tant que Canadienne, je ne peux m’attribuer aucun mérite personnel pour mon apparition dans votre excellente liste. Les Canadiens évitent de s’attribuer un quelconque mérite. Quand on nous dit que nous avons gagné quelque chose, nous regardons par-dessus notre épaule pour voir de qui il s’agit réellement, parce que, à l’évidence, ça ne peut pas être nous. Je ne peux pas non plus m’attribuer le mérite d’être une activiste, une étiquette qui m’est souvent accolée. Je ne suis pas une véritable activiste (une véritable activiste considérerait son écriture comme un moyen mis au service de son activisme) œuvrant pour une importante Cause, quelle qu’elle soit (et je ne l’ai jamais été). Il est vrai qu’on ne peut pas écrire de romans sans observer le monde, et que lorsqu’on observe le monde, on se demande ce qui se passe et on essaie alors de le décrire. Je pense que l’écriture est en grande partie une tentative de comprendre pourquoi les gens font ce qu’ils font.

Le comportement des humains, aussi bien des saints que des démons, est pour moi une source permanente d’étonnement. Mais quand on couche par écrit une description du comportement humain, ce texte peut fortement ressembler à de l’activisme, parce que le langage porte en lui une dimension morale, comme les histoires.

Le lecteur va énoncer des jugements moraux, même si l’écrivain affirme n’apporter qu’un simple témoignage. Ce qui peut sembler être de l’activisme de ma part relève en général d’une sorte de perplexité confuse. Pourquoi l’empereur est-il nu, et pourquoi est-ce si souvent considéré comme inconvenant de le dire à voix haute ?

C’est pourquoi, après vous avoir remerciés pour toutes les gentillesses que vous avez dites sur moi, je vais attribuer cet heureux événement à la chance et aux étoiles, et à la coïncidence entre mon œuvre, assurément étrange (en particulier mon étrange œuvre dystopique), et le moment historique tout aussi étrange que nous vivons actuellement.

De quoi est fait cet étrange moment historique ?

C’est l’un de ces moments où la terre (qui, il y a peu encore, semblait suffisamment stable, avec le temps des semis qui suivait la moisson, les anniversaires qui se succédaient, etc.), où la terre, donc, bouge sous nos pieds, où des vents puissants se lèvent, et où nous ne sommes plus très sûrs de savoir où nous sommes. Et nous ne sommes plus très sûrs non plus de savoir quinous sommes. À qui est ce visage dans le miroir ? Pourquoi ces crocs poussent-ils dans notre bouche ? Hier encore, nous étions remplis d’une telle bienveillance et d’une telle espérance… Mais aujourd’hui ?

Les États-Unis sont en train de vivre un tel moment. Après l’élection de 2016, des jeunes de ce pays m’ont dit : « C’est la pire chose qui soit jamais arrivée », ce à quoi j’ai répondu à la fois : « Non, en fait, il y a eu pire » et : « Non, ce n’est pas la pire. Pas encore. »

La Grande-Bretagne traverse elle aussi un moment difficile, avec beaucoup de pleurs et de grincements de dents. Et (d’une façon moins dramatique, mais quand même, au vu des récentes élections) c’est également le cas de l’Allemagne. On croyait la crypte solidement verrouillée, mais quelqu’un avait la clé et a ouvert le caveau interdit, et qui sait ce qui va en sortir en rampant ou en hurlant ? Pardonnez-moi de recourir à une image aussi « gothique », mais il y a des raisons de s’alarmer sur bien des plans.

Chaque nation, et chaque individu, a une personnalité noble (dont elle aimerait croire qu’elle la représente réellement) et une personnalité de tous les jours (qui est bien suffisante pour franchir les semaines et les mois quand tout se passe comme prévu), et encore une personnalité cachée, beaucoup moins vertueuse, qui peut jaillir dans des moments de menace et de rage, et faire des choses innommables.

Mais qu’est-ce qui provoque ces épisodes de menace et de rage (ou qu’est-ce qui les provoque en ce moment) ? Vous avez sans doute entendu quantité de théories à ce sujet, et vous en entendrez encore beaucoup d’autres. C’est le changement climatique, diront certains : les inondations, les sécheresses, les incendies et les ouragans affectent l’agriculture, et il y a alors des pénuries de nourriture, et puis de l’agitation sociale, et il y a alors des guerres, et puis il y a des réfugiés, et puis la peur des réfugiés parce qu’on ne sait pas s’il y aura assez à partager pour tout le monde.

C’est le déséquilibre financier, vous diront d’autres : trop peu de gens riches qui contrôlent une trop grande part de la richesse mondiale, et ils sont assis dessus tels des dragons sur leur tas d’or, et ils sont responsables de grandes disparités financières et de colères, et puis il y a de l’agitation sociale, et des guerres, ou des révolutions, et ainsi de suite.

Non, disent d’autres : c’est le monde moderne, c’est l’automatisation et les robots, c’est la technologie, c’est l’Internet, c’est la manipulation de l’information et de l’opinion par une poignée d’opportunistes qui tirent les ficelles à leur propre avantage (l’armée de trolls et d’astroturfers, par exemple, qui se sont donné tant de mal pour influer sur les élections allemandes et, semble-t-il, les Russes qui ont œuvré de la même façon aux États-Unis via Facebook).

Mais pourquoi sommes-nous surpris ? L’Internet est un outil humain, comme tous les autres (haches, fusils, trains, vélos, voitures, téléphones, radios, films, tout ce que vous voudrez), et comme n’importe quel outil humain, il a un bon côté, un mauvais côté, et un côté stupide qui produit des effets que personne n’avait anticipés.

Parmi ces outils figure peut-être le tout premier outil spécifiquement humain : notre capacité narrative, rendue possible par une grammaire complexe. En nous permettant de transmettre des connaissances essentielles et en nous épargnant de tout devoir redécouvrir par nous-mêmes en tâtonnant, quel formidable avantage les histoires ont dû nous procurer autrefois ! Les loups communiquent entre eux, mais ils ne se racontent pas l’histoire du Petit Chaperon rouge.

Les histoires peuvent, elles aussi, avoir un bon côté, un mauvais côté, et un troisième côté qui produit des effets inattendus. En tant qu’auteure d’histoires, je suis censée dire à quel point celles-ci sont nécessaires, nous aident à nous comprendre les uns les autres, comment elles construisent de l’empathie, etc. (et tout cela est vrai). Mais justement, puisque j’écris des histoires, j’ai aussi conscience de leurs ambiguïtés et de leurs dangers. Disons simplement que les histoires sont puissantes. Elles peuvent changer la façon dont les gens pensent et ressentent les choses (pour le meilleur et pour le pire).

Ainsi donc, quelle est l’histoire que nous nous racontons à propos du moment actuel et de ses péripéties ? Quelle que soit la cause de ce bouleversement que nous vivons, c’est le genre de moment où les lapins dans le pré dressent les oreilles, parce qu’un prédateur a fait son entrée.

Bientôt va venir un loup revêtu d’une peau de mouton, ou même un loup habillé en loup, et ce loup va dire : « Lapins, vous avez besoin d’un dirigeant fort, et je suis justement celui qu’il vous faut. Je vais faire apparaître comme par magie le monde parfait du futur, et des cornets de glace pousseront sur les arbres. Mais d’abord, nous devrons nous débarrasser de la société civile (elle est trop molle, elle est dégénérée), et il nous faudra abandonner ces normes de comportement qui nous permettent de nous promener dans la rue sans nous flanquer des coups de couteau. Et ensuite, nous devrons nous débarrasser de ces gens. C’est alors, et alors seulement, qu’apparaîtra la société parfaite ! »

L’identité de « ces gens » varie d’un lieu à l’autre, et d’une époque à l’autre. Il a pu s’agir de sorcières ou de lépreux, qui les unes comme les autres ont été tenus pour responsables de la peste noire. Cela a pu être des huguenots, dans la France du XVIIIe siècle. Cela a pu être des mennonites. (« Mais pourquoi vous? ai-je demandé à un ami mennonite. Vous semblez si inoffensifs ! — Nous étions pacifistes, m’a-t-il répondu. Dans un continent en guerre, nous donnions un mauvais exemple. »)

Bon, toujours est-il que le loup conclut : « Faites ce que je dis, et tout ira bien. Défiez-moi, et grrr grrr, miam miam, vous serez croqués menu. »

Les lapins sont pétrifiés, parce qu’ils sont terrifiés et désorientés, et le temps qu’ils comprennent qu’en fait, le loup ne leur veut pas du bien, mais qu’il a tout organisé au seul bénéfice des loups, il est trop tard.

Oui, allez-vous me dire, nous le savons bien. Nous avons lu les contes, nous avons lu de la science-fiction, nous avons été mis en garde, souvent. Mais cela n’empêche pas toujours cette histoire de se rejouer dans des sociétés humaines, encore et encore.

Ici, je dois m’excuser auprès des loups. J’ai utilisé votre nom, mes chers loups, uniquement à titre de métaphore. S’il vous plaît, n’allez pas m’inonder de messages sur les réseaux sociaux, tels que : « Espèce d’idiote humaine privilégiée ! Que sais-tu de la vie intérieure des loups, espèce de snob élitiste anthropocentrique ? Est-ce que tu t’es déjà trouvée avec une patte prise dans un piège ? Si nous n’étions pas là, vous seriez bientôt submergés par les chevreuils et les lapins, et alors là, qu’est-ce que vous feriez, hein ? »

J’accepte l’argument. Et je sais que vous avez bon coeur, du moins avec les autres loups, ou en tout cas avec ceux de votre meute. J’ai eu l’occasion d’entendre votre musique polyphonique, et je la trouve envoûtante. J’aurais peut-être dû parler de dinosaures. Mais cela aurait été moins bien compris, et peut-être pas aussi distrayant. C’est toujours un aspect à prendre en considération, pour les conteurs d’histoires. Nous sommes une bande de gens à l’esprit tortueux, et enclins aux décisions frivoles.


Margaret Atwood – (Rappel : le discours date de 2017)


Sans aucun doute si amis lectrices lecteurs vous lisez ce texte sans connaître la littérature de Margaret Atwood, vous aurez certainement du mal à comprendre certaines de ses phrases. À ceux qui ne connaîtraient pas Margaret Atwood, nous conseillons de lire « La servante écarlate » (The Handmaid’s Tale) , éventuellement de voir la série du même nom. Sa littérature est une projection éventuelle d’un totalitarisme cultuel … une éventualité qui pourrait voir le jour… si nous n’y prenions pas garde. MC