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Une idéologie dangereuse mêlant prédictions apocalyptiques et suprématie raciale. En aucune manière nous avons posté cet article pour en faire l’apologie. C’est une thèse, dont il faut être conscient de son existence et qu’il faut combattre. MC

Dans son manifeste décousu, le tueur de Christchurch, Brenton Tarrant, s’identifie comme un « écofasciste ».

Le jour même des attentats en Nouvelle-Zélande, la conseillère de Donald Trump, Kellyanne Conway, s’est saisie de ce terme (dont beaucoup ignorent le sens) pour le distordre en “écoterroriste”.

D’après elle, Tarrant « n’est ni un conservateur ni un nazi ». Il s’agissait clairement d’une manœuvre visant à l’associer aux défenseurs de l’environnement et à la gauche.

Malheureusement pour elle, il se trouve que le nazisme et une forme dévoyée de la pensée écologique cohabitent dans l’esprit d’un certain nombre de militants d’extrême droite. Sur les réseaux sociaux et dans les cybertréfonds de l’extrême droite, les écofascistes prônent des solutions clairement génocidaires aux problèmes environnementaux.

Apocalypse environnementale

Sur Twitter, le « pine tree gang » [littéralement, « gang des pins »] (que le journaliste Jake Hanrahan décrit comme étant « moins un mouvement cohérent qu’une sous-culture en ligne ») mêle allègrement divers thèmes chers aux suprémacistes blancs à l’idée d’une apocalypse environnementale imminente.

Les adeptes de cette sous-culture (qui restent pour l’heure relativement marginaux) sont souvent séduits par l’esthétique dite « de la vague de terreur », qui fait l’apologie du concept d’insurrection terroriste, met en scène toute une imagerie martiale et fantasme sur une ère de conflits armés, conséquence d’un effondrement environnemental et social.

Leurs forums regorgent d’images d’hommes encagoulés brandissant des armes lourdes et divers équipements militaires tactiques dans des uniformes de combat pour guérilleros à la petite semaine. Les clichés des années 1990 de la guerre des Balkans y semblent particulièrement populaires. On les retrouve aussi bien sur Reddit et Imgur que sur YouTube et Twitter.

Des liens ont été établis entre ces groupes écofascistes et des organisations néonazies proterroristes, comme la plateforme Internet The Base, dont la rhétorique incendiaire a fait l’objet d’une enquête du magazine Vice en 2018.

Une idéologie politique ancienne

Évidemment, l’immense majorité des militants écologistes (ceux qui luttent désespérément pour sauver la planète de la folie des hommes) font partie du camp progressiste, voire de la gauche radicale. Ils ne sont pas responsables de la cooptation de certaines idées écologistes par l’extrême droite, et on aurait bien tort de les confondre avec les suprémacistes blancs.

L’écofascisme est en effet une idéologie politique ancienne qui profite actuellement du bouillonnement fétide des milieux d’extrême droite pour connaître une forme de renaissance.

Contrairement à une bonne partie de la droite, la plupart des écofascistes reconnaissent la gravité de la situation environnementale. Ils déplorent le pillage de la nature, qu’ils associent à la modernité et aux sociétés industrielles qui ont, selon eux, affaibli les liens entre race et territoire. Parmi leurs principales inquiétudes figurent ce qu’ils considèrent comme les problèmes de la surpopulation humaine et du déplacement des populations liés aux migrations et au multiculturalisme.

« Le sang et la terre »

Ils sont finalement les héritiers de la pensée de Thomas Malthus, qui dès la fin du XVIIIe siècle affirmait que la croissance démographique mondiale dépassait les capacités de production alimentaire et qu’il fallait limiter l’expansion de la population.

Il faut également rappeler que le nazisme comportait un volet écologique. Janet Biehl et Peter Staudenmaier, auteurs d’un des ouvrages de référence sur l’écofascisme, soulignent que le nazisme écologique était « associé au romantisme agraire et au rejet de la civilisation urbaine” et que les principes écologiques faisaient figure d’« éléments essentiels à la régénération de la race ».

« Le sang et la terre » est également une expression reprise par un des principaux théoriciens nazis, Richard Walther Darré, qui visait à souligner la relation mystique entre une race et un territoire particulier.

Dans les décennies qui ont suivi l’essor des mouvements écologistes modernes, l’extrême droite a continué d’essayer de les corrompre et de s’approprier certains de leurs concepts. Certains des travaux les plus importants sur l’écofascisme ont été réalisés afin d’empêcher ses représentants de pénétrer le mouvement de défense de l’environnement.

« Ecologie profonde »

La nouvelle garde des écofascistes s’inspire de plusieurs modèles. Parmi eux, Ted Kaczynski, alias « Unabomber » [condamné à la prison à perpétuité en 1996 après avoir envoyé entre 1978 et 1995 de multiples colis piégés, qui ont fait plusieurs victimes].

Ce terroriste américain violent et misanthrope qui dénonçait la « société industrielle » est également l’auteur d’un manifeste grandiloquent. Les aspirants terroristes du courant écofasciste s’inspirent largement de sa vision apocalyptique d’une civilisation destructrice et condamnée (qu’il a ensuite détaillée dans ses livres écrits en prison) et de sa volonté de passer à l’acte en se faisant lui-même l’exécuteur de ses adversaires.

Autre personnage important dans les cercles écofascistes, l’écrivain finlandais Pentti Linkola, apôtre de l’« écologie profonde », appelle ouvertement à la fin de l’immigration, au retour à l’époque préindustrielle et à l’instauration de mesures autoritaires pour restreindre la vie humaine à l’intérieur de limites strictes.

Il est également l’inventeur de l’« éthique du canot de sauvetage », une des images les plus frappantes de la pensée écofasciste, selon laquelle, dans le contexte d’un effondrement environnemental, il serait nécessaire de laisser mourir certaines catégories de la population.

« Que faire lorsqu’un navire avec des centaines de passagers à son bord se met à couler et qu’il n’y a qu’un seul canot de sauvetage ? écrit-il.

Lorsque le canot est plein, les ennemis de la vie essaient de le surcharger et le font lui aussi couler. Ceux qui aiment et respectent la vie s’emparent d’une hache et coupent les mains de ceux qui s’accrochent aux flancs du canot. »

Restaurer l’autorité de l’homme blanc

C’est ce genre de personnages qui alimente sur Internet toute une sous-culture qui attend avec impatience la fin de la civilisation industrielle, et qui voudrait même l’accélérer. Ses partisans aspirent au rétablissement du lien entre peuple et territoire et rêvent d’une société post-apocalyptique dans laquelle serait restaurée l’autorité de l’homme blanc.

Dans quelle mesure faut-il prendre au sérieux le manifeste du tueur de Christchurch ? Cela reste difficile à dire à l’heure actuelle, mais nous savons désormais les dégâts qu’un seul individu peut causer. Quels autres actes l’idéologie écofasciste pourrait-elle inspirer ?


Jason Wilson Lire l’article original. Traduction française lue dans « le courrier international ». Source