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Dans un entretien paru dans les Inrocks sous le titre « Guy Debord avait raison à un point inouï », quelques réflexions des arcanes politiciennes. Chacune-chacun appréciera ou non l’entretien, en retiendra ou rejettera ce qui lui déplaira, mais c’est du vécu. Rappelons qu’elle claqua la porte du ministère de la culture, en envoyant a qui voulait l’entendre : « Je choisis pour ma part la loyauté à mes idéaux » MC

Aurélie Filippetti ex-député, ex-ministre de la culture sous la présidence de François hollande, découvre déjà à l’époque que la com est omniprésente au gouvernement …

[…] Auparavant, la com servait l’action, la valorisait, aujourd’hui elle la remplace. L’important n’est pas de communiquer sur ce que tu fais, mais de communiquer avant de faire, voire sans faire. Si tu veux accomplir des choses et que tu ne communiques pas dessus, c’est comme si tu ne faisais rien. Et ça, c’est délétère pour l’action politique. Macron a très bien compris ça. A un moment, la communication va remplacer l’action. Guy Debord avait raison à un point inouï.

C’est l’une des raisons pour lesquelles les gens se méfient de plus en plus des politiques ?

Ils voient qu’il y a quelque chose de faux là-dedans, mais ils ne comprennent pas très bien comment. Ils perçoivent quelque chose, et cela jette en effet un discrédit sur les politiques. Je pense que ce qu’il faut absolument sauver, c’est l’idée de représentation politique, d’une assemblée parlementaire délibérative, l’idée de réfléchir à des processus démocratiques. Sur cette réflexion-là – qu’est-ce qu’un bon gouvernement ? –, on est dans une régression totale à l’échelle de la planète tout entière. Car on ne nous offre qu’un seul modèle : une espèce d’homme providentiel, autocrate… La réflexion sur le bon gouvernement a totalement disparu. […]

Le monde politique ? La gauche ?

Ce qu’on appelle aujourd’hui “le vieux monde”. C’est vrai que quelque chose s’est effondré. Depuis 2007, j’ai vécu dix ans dans le milieu parlementaire, et ça s’est joué là. Surtout ce qui s’est passé en 2017, où tout ce qui représentait le socle du fonctionnement du monde politique traditionnel a tout à coup volé en éclats. Ce n’est pas une révolution, car au fond on assiste au retour du même. Malgré tout, les partis se sont autodétruits de l’intérieur et très rapidement, très brutalement, sans que cela soit prévisible. Et ça, c’était un élément très, très romanesque. Qu’est-ce qui fait qu’un monde qu’on croyait très solide disparaît aussi rapidement ? Bref, j’ai vu l’effondrement d’un certain idéal […] J’ai vu l’effondrement des usines sidérurgiques de Lorraine, et plus tard, la gauche y a fermé les derniers fours alors que j’étais au gouvernement, ce qui est d’une ironie terrible pour moi. […]

Florange, ça a été la goutte d’eau pour toi ? C’est là que tu décides de quitter ce gouvernement ?

Mon départ n’a pas été dû à un seul élément mais à une conjonction d’éléments. Florange a été le premier, et au fond le plus important. Car je pense que Florange restera le symbole de tout ce qu’a été ce quinquennat. Parce que tout y était concentré, on pouvait en déduire ce qui allait se passer, c’est-à-dire le reniement de l’ensemble des idées et des idéaux qui avaient permis la victoire de la gauche en 2012. […]

Tu montres que le danger pour le gouvernement, c’est l’argent… Qui est le personnage du “Grand Argentier” qui tient tout le monde, y compris le “Prince” ?

C’est un archétype de cette ultracaste. C’est la réalité telle que je l’ai vécue. Un milliardaire aura plus de chances de se retrouver à la table du Président qu’un chômeur. Alors, quand tu es président de la République, il y a un moment où tu n’es plus entouré que de personnes dont le problème est de payer trop d’impôts, et il faut être hyper structuré personnellement pour ne pas tomber dans le travers de se prendre pour elles, d’être fasciné par elles, d’être contaminé par la force de leur pouvoir corrosif… Le problème, c’est le mythe de pouvoir vivre dans un monde où l’argent n’existe pas, où tu ne vas plus rien payer. C’est cela qui est terrible. Il y a eu une fascination chez François Hollande pour ces gens-là. C’est très pervers, car l’argent est une drogue. On t’invite en vacances dans des lieux magnifiques, à dîner dans de très beaux endroits. Après, certains n’arrivent plus à vivre dans des conditions normales.

Et toi, comment as-tu résisté ?

C’est important de savoir d’où l’on vient. Ce qui m’a protégée, m’a rendue réfractaire à tout ça, c’est que j’ai grandi en face d’un haut-fourneau. […] … mon père et mon oncle sont morts d’une maladie professionnelle, mon grand-père d’un accident du travail. J’ai vu tellement de gens mourir de leur travail…

Qu’as-tu pensé de la vidéo où l’on entend Macron dire que l’on donne trop de “pognon” aux pauvres ?

Celle diffusée par son attachée de presse ? (sourire) On est dans une acmé de ce pouvoir qui n’a plus à se défendre de ce qu’il est : un moyen d’accentuer ce creusement abyssal des inégalités. Ce qui m’inquiète, c’est que cela déteint sur la République, alors que l’idée de celle-ci est que l’on naît libres et égaux en droit. Comment est-ce possible, lorsqu’on incarne la France, de ne pas penser à incarner aussi les plus démunis ? Or ce qui est dit dans cette vidéo, c’est que si vous êtes pauvre, c’est de votre faute, vous le méritez parce que vous n’avez pas assez travaillé. C’est une telle régression dans la pensée ! Macron n’est pas un accident de l’histoire, contrairement à ce qu’il raconte – car en plus, il écrit sa propre légende. Au contraire, il est dans une continuité parfaite, il en est même l’apothéose. Macron n’est pas devenu ultralibéral en entrant à l’Élysée, tout le monde savait qui il était avant, et pourtant il a été l’un des conseillers les plus proches de Hollande. Et ce qui pose problème, c’est que sur le fond il n’y avait aucun désaccord entre eux. D’où une perte totale des repères, de toutes les bases qui font traditionnellement la gauche.

[…] Note l’article « s’étale » sur 5 pages ….!

Aujourd’hui, Aurélie Filippetti n’a plus aucun mandat, elle est professeure de littérature à Sciences-Po


Un entretien réalisé par Nelly Kaprièlian – pour les Inrocks – Source (Extrait)