Entre journalisme et journalisme 1

Voici une série d’expériences injustement passées inaperçues.

En 2013, Christer Clerwall, de l’université de Karlstad en Suède, demande à un petit groupe d’étudiants d’apprécier la qualité d’articles de journaux rédigés soit automatiquement par un logiciel, soit par un journaliste en chair et en os.

Non seulement les cobayes se montrent incapables d’identifier l’origine des textes, mais ils jugent ceux qui s’avèrent écrits par des robots plus « objectifs » et plus « dignes de confiance », quoique plus « ennuyeux ». « Le résultat peut surprendre », note Andreas Graefe, de l’université de Munich, qui, avec ses collègues, reproduit l’expérience à plus grande échelle. Une fois encore, « les sujets évaluent les articles écrits par des robots comme plus crédibles et meilleurs en termes d’expertise journalistique que les articles rédigés par des humains »(1).

Par-delà les murs des laboratoires, ces conclusions symbolisent le bilan d’un journalisme de marché lancé en roue libre depuis trois décennies. Avec ses chaînes privées, ses sites réactifs, ses magazines bariolés, la concurrence devait engendrer pluralisme et objectivité, plaisir et bénéfices. Un flot de fanfreluches, de connivences, de partis pris idéologiques, une information appauvrie, tronquée et moutonnière ont balayé cette promesse. La presse s’est accolée si étroitement aux autres pouvoirs que tout ce qui s’y écrit inspire la suspicion, au point qu’une information farfelue tirée d’un site autoproclamé dissident bénéficie par contrecoup d’une présomption de véracité.

Longtemps l’exposé des dévoiements du journalisme a provoqué l’affliction et la révolte ; que le droit à la «libre communication des pensées et des opinions » devînt la propriété privée d’industriels invitait à l’action. Le constat ne soulève plus désormais qu’un haussement d’épaules : « Bon débarras, de toute façon, on s’informe sur Internet. » De fait, la contre-information de qualité y foisonne… pour qui dispose du temps, de l’argent, des ressources culturelles ouvrant accès aux niches alternatives.

Hors de ces îlots, l’information en ligne se présente plutôt sous la forme d’un amoncellement de contenus sponsorisés par des annonceurs et sélectionnés par des robots («Accouchement de Kate Middleton: quel est le meilleur smartphone pour ça?», Melty.fr, 23 juillet 2011), de listes improbables (« 17 photos avant-après qui prouvent le pouvoir de la barbe », Buzzfeed, ler mars 2016), d’enquêtes internationales subtiles (« Comment insulter des inconnus dans différentes langues européennes », Vice.com, 29 février 2016). Le tout rythmé à la seconde par l’obsession du nombre de clics, de « like » et de «retweet ».

« Dans un système largement gouverné par des indicateurs chiffrés, le reportage en profondeur et l’écriture de qualité pèsent comme un manque de productivité », a reconnu le journaliste Peter Goodman, débauché du New York Times par le site Huffington Post en 2011 et rapidement déçu par ce dernier (2). A mesure que le marché prenait ses quartiers sur la Toile, les biais du journalisme traditionnel gangrenaient ses déclinaisons numériques. Le destin de l’« actualité » rattrape ainsi celui de la publicité : toujours plus sophistiquée, mais plus personne n’y croit.

Ce discrédit nourrit l’immense désir d’une information de qualité conçue comme un bien collectif. Les projets en ce sens abondent. Au cours de sa longue histoire, la critique des médias aura rarement été si populaire. L’humeur anti-institutionnelle qui monte la renforce. La grêle journalistique qui s’abat sur Syriza au printemps 2015, le travail de sape des patrons de presse en Amérique latine, l’escamotage des drames sociaux de l’austérité en Europe  prouvent sa pertinence. Mais les forces politiques de gauche la dédaignent. Et abandonnent ce puissant levier de mobilisation à des démagogues trop heureux d’en bricoler une version dégénérée. Aux Etats-Unis, M. Donald Trump aura passé une partie de la campagne des primaires à étriller les journalistes «suceurs de sang», « menteurs » et «dégoûtants» tout en conservant d’excellentes relations avec leurs patrons, familiers de ses hôtels de luxe et de ses terrains de golf. Une tout autre tradition, fidèle aux mânes de Jack London et d’Upton Sinclair, fait de la réappropriation des grands moyens d’information, traditionnels et numériques, une condition de la transformation de l’ordre social. En convaincre les organisations qui luttent pour l’émancipation est l’une des tâches pressantes de notre temps.


Pierre Rimbert – Titre original de l’article, « Journalisme de marché, permis d’inhumer » – Revue Manière de Voir, N° 146.


  1. Christer Clerwall, « Enter the robot journalist. Users’ perceptions of auto­mated content », Journalism Practice, 8, n°5, 2014; Andreas Graefe (sous la dir. de), « Perception of automated computer-generated news : Credibility, expertise, and readability », Journalism, 2016, à paraître.
  2. Cité par Michael Massing, «Digital journalism : How good is it ?» et «Digital journalism : The next generation», The New York Review of Books, 4 et 25 juin 2015.

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