1945 – 2015, est-ce la fin d’un cycle ?

L’Obs a réalisé une interview de l’essayiste Ian Buruma au sujet de son dernier livre. qui analyse selon lui une année charnière qui vit l’instauration d’un nouvel ordre international. Assistons-nous aujourd’hui à la fin de ce monde ?

  • Dans votre livre « 1945. Année zéro », vous étudiez le monde de 1945 tant du côté de l’Occident que de celui de l’Orient, en y mêlant des souvenirs familiaux. Vous écrivez que votre propre intérêt pour la période d’immédiat après-guerre fut en partie provoqué par l’actualité. Pouvez-vous préciser ce qui dans les événements récents vous a ainsi motivé à réfléchir à cette année décisive, où, entre chaos et libération, les compteurs de l’histoire ont été remis à zéro ?

Ian Buruma Aucun des dirigeants qui ont défendu ou planifié la guerre en Afghanistan et l’invasion américaine en Irak n’avait personnellement vécu la Seconde Guerre mondiale. Et, parmi les dirigeants américains, seul Donald Rumsfeld avait servi dans l’armée. George W. Bush, tout comme ses partisans, affichait une étonnante décontraction face aux conséquences d’une entrée en guerre. J’y ai perçu la marque d’un manque d’imagination.

Par mon livre, je voulais rappeler à tous que même les guerres justes, comme l’était assurément la guerre contre l’Allemagne de Hitler, ont des conséquences dévastatrices. Avec le conflit syrien, l’engagement militaire de la Russie et de l’Iran, des Etats-Unis et de la France, l’idée selon laquelle nous sommes entrés dans une troisième guerre mondiale s’est largement répandue.

  • Partagez-vous cette vue ?

Voir dans ces événements le début d’une troisième guerre mondiale me paraît pour l’heure exagéré. Les horreurs auxquelles nous assistons au Proche-Orient me rappellent plutôt la guerre de Trente Ans (16181648), où le fanatisme religieux était attisé et instrumentalisé à des fins politiques par des puissances rivales, en l’occurrence les Bourbons et les Habsbourg. De même que l’on ne saurait réduire les guerres actuelles à un conflit religieux entre sunnites et chiites, la guerre de Trente Ans n’était pas seulement un affrontement entre protestants et catholiques : le Vatican comme le cardinal de Richelieu étaient du côté des protestants. A l’époque, plusieurs grandes puissances – l’Espagne, la France, la Suède – se sont fait la guerre par procuration en Allemagne, et alors comme aujourd’hui leur implication n’a fait qu’aggraver la situation. A l’image de la guerre de Trente Ans, le conflit actuel risque ainsi de durer très longtemps.

  • Beaucoup, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, voyaient la France comme le contrepoids culturel évident à l’Amérique. Alors que les intellectuels « déclinistes » dominent désormais le débat médiatique français, quel rôle peut encore jouer la France sur le plan international ?

Il faut d’abord que les Français retrouvent un peu de confiance en eux. Les idées, la littérature, le cinéma, l’art français devraient conserver leur influence. Malgré tous ses défauts, la société française demeure un modèle de haute civilisation. Actuellement, l’islamisme, sous sa forme révolutionnaire violente, constitue une menace pour nos sociétés. Mais il en va de même du désespoir culturel, du discours qui prétend que tout est perdu, qu’il ne reste rien à défendre, que nous sommes si décadents que nous méritons d’être vaincus par des peuples plus dynamiques. C’est exactement le genre de discours qui a sapé la société française dans les années 1930.

  • Justement, la comparaison de notre époque, où l’on voit monter l’extrême droite en France, avec les années 1930 vous apparaît-elle fondée ?

Gardons-nous d’établir des analogies historiques trop faciles. Marine Le Pen n’est pas Jacques Doriot, le Front national n’est pas l’Action française. Certes, il ne fait aucun doute qu’on retrouve dans la vie politique actuelle des échos du fascisme d’avant-guerre et d’une idéologie catholique réactionnaire. On le constate également dans certains best-sellers déplorant la prétendue décadence de la France.

Il y a des gens, y compris certains intellectuels, qui admirent les politiques autoritaires – d’où l’attraction pour Poutine. Et les populistes français actuels partagent avec les fascistes d’avant-guerre une profonde hostilité envers les immigrés. Mais je tends à inscrire Marine Le Pen dans le cadre d’une vague populiste commune à toute l’Europe, dans laquelle ni le catholicisme ni la nostalgie monarchiste ne jouent de rôle majeur. Le succès de ces mouvements repose pour l’essentiel sur une exploitation politique de la peur : peur de l’islam, peur des immigrés, peur de la mondialisation, peur de perdre les privilèges hérités de plusieurs décennies de croissance et de plein-emploi. Et on en rejette la faute sur de prétendues élites de gauche, ce qui renforce le populisme démagogique de droite. « En 1945, écrivez-vous, la plupart des gens croyaient en l’unité européenne comme en un noble idéal. »

  • Que vous inspire la remise en cause de l’Union européenne par toute une frange de la population, et plus généralement la dénonciation par des politiques populistes d’une Europe vue avant tout comme entrave à la souveraineté des nations ?

Le chauvinisme est toujours inquiétant en tant qu’il est une source potentielle de graves conflits. La promesse de l’unité européenne a longtemps conforté le rêve de s’affranchir de toute forme de nationalisme. L’effondrement des régimes démocratiques sous l’occupation allemande avait sérieusement érodé la confiance populaire dans les institutions nationales presque partout en Europe.

Hélas, les architectes de l’unité européenne n’ont guère prêté attention au sentiment populaire, à ce besoin d’appartenance, ni même à la moindre forme de représentation populaire. Ils étaient convaincus que quelques technocrates bien intentionnés suffiraient à façonner l’avenir de l’Europe.

Tant que les économies nationales connaissaient la croissance et que les citoyens gagnaient en prospérité, les limites politiques des institutions européennes unifiées ne représentaient pas un problème. A présent que nous sommes confrontés à des crises profondes, tant économiques que sociales, les peuples aspirent à la sécurité qu’offre une communauté nationale.

  • A cet égard, vous qui avez physiquement vécu le grand soir de la chute du mur à Berlin, en 1989, comment regardez-vous la mise en place de barbelés et de murs au sein même de l’Union européenne contre l’afflux des réfugiés et des migrants ?

Il est bien sûr très triste de voir s’élever ces murs et ces barrières en Europe de l’Est, mais on ne saurait se contenter de les imputer à la xénophobie des politiciens hongrois, notamment. Si l’UE souhaite maintenir ouvertes ses frontières intérieures, c’est-à-dire l’espace Schengen, il faut que ses frontières extérieures soient protégées. Autrement dit, l’Union européenne a besoin d’une police des frontières et même, à terme, d’une force de défense commune, mais aussi d’une politique cohérente et réfléchie sur la question de l’immigration, qui prenne en compte aussi bien les migrants économiques que les réfugiés.

  • L’année 1945, qui achevait la Seconde Guerre mondiale, fut aussi celle de l’édification d’un « nouvel ordre mondial », dont vous montrez du reste toutes les craquelures originelles. Assistons-nous actuellement à la mise en place d’un nouvel ordre du monde, comme cela est parfois avancé ?

Il serait plus exact de dire que nous assistons à l’effritement progressif de l’ordre mondial né de l’après-guerre, fondé sur la Pax americana, l’internationalisme et la social-démocratie en Europe. Il est cependant difficile de prédire ce qui émergera du chaos actuel. Ma génération a été nourrie par les rêves de nos pères : les Nations unies, la démocratie américaine, le pacifisme japonais, l’Etat-providence européen.

J’espère que les générations futures ne céderont pas aux séductions de l’autoritarisme ou des démagogues. Nous ne devons pas renoncer au modèle européen de démocratie sociale ni à l’unité européenne, quelle que soit la forme qu’elle pourra prendre. Il demeure le modèle le plus civilisé de gestion des conflits et de promotion de l’égalité sociale.

  • Au lendemain des attentats du 13 novembre, qu’est-il advenu du grand élan qui avait réuni des centaines de milliers de personnes dans les rues de Paris en janvier dernier ?

Les grands élans de protestation ne durent jamais. Bien sûr, les manifestations ont un rôle à jouer, mais ce qu’il nous faut à présent, c’est une réflexion lucide sur le meilleur moyen de contenir la violence révolutionnaire, d’intégrer les immigrés dans nos sociétés et de restaurer la confiance dans nos institutions politiques. Au demeurant, la réaction à la dernière vague d’attentats à Paris a été très différente de celle qui avait suivi l’attentat contre « Charlie Hebdo ».

Au lieu d’un esprit de solidarité positif, c’est une atmosphère de peur collective qui a prévalu et mené à des mesures comme l’instauration de l’état d’urgence, lequel confère à la police des pouvoirs d’exception. On peut comprendre que François Hollande éprouve le besoin de jouer les durs, compte tenu de la puissance électorale du Front national. Mais, en arrêtant des gens sans mandat et en défonçant leur porte la nuit, on ne fait que susciter des vocations de djihadistes.


Ecrivain et historien,IAN BURUMA est né en 1951 aux Pays-Bas et vit à New York. Il est l’auteur de nombreux essais, dont « l’Occidentalisme. Une brève histoire de la guerre contre l’Occident » (Climats) et « On a tué Theo Van Gogh. Enquête sur la fin de l’Europe des Lumières » (Flammarion). Son livre « 1945. Année zéro » a remporté un vif succès dans le monde anglo-saxon et vient d’être traduit aux Editions Bartillat.


Interview de Ian Buruma – l’Obs – Source

 

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