… ENVOY AUX DAMES DE COURT,
AU MOYS D’OCTOBRE MIL CINQ CENTS TRENTE SEPT
Adieu la Court, adieu les Dames,
Adieu les filles, & les femmes,
Adieu vous dy, pour quelcque temps,
Adieu voz plaisants passetemps,
Adieu le bal, adieu la dance,
Adieu mesure, adieu cadence,
Tabourins, Haultboys, & Violons,
Puis qu’a la guerre nous allons.
Adieu doncq’ les belles, adieu,
Adieu Cupido vostre Dieu,
Adieu ses flesches, & flambeaulx,
Adieu voz serviteurs tant beaulx,
Tant pollys, & tant dameretz :
O comment vous les traicterez
Ceux, qui vous servent a ceste heure!
Or adieu quiconque demeure,
Adieu Jacquais, & le valet,
Adieu la torche, & le mulet,
Adieu Monsieur, qui se retire,
Navré de l’amoureux martyre,
Qui la nuict sans dormir sera,
Mais en ses amours pensera.
Adieu le bon jour du matin,
Et le blanc, & le dur Tetin
De la belle, qui n’est pas preste :
Adieu ung aultre, qui s’enqueste
S’il est jour ou non la dedans :
Adieu les signes evidents,
Que l’ung est trop mieulx retenu
Que l’aultre n’est le bien venu :
Adieu, qui n’est ayme de nulle,
Et ne sert que tenir la Mulle :
Adieu festes, adieu bancquetz,
Adieu devises, & caquetz,
OU plus y a de beau langage
Que de serviette d’ouvrage :
Et moins de vraye affection,
Que de dissimulation
Adieu les regards gracieux,
Messagiers des cueurs soucieux :
Adieu les profondes pensées,
Satisfaictes, ou offensees :
Adieu les armonieux sons
De rondeaulx, dixains, & chansons :
Adieu piteux departement,
Adieu regretz, adieu tourment,
Adieu la lettre, adieu le paige,
Adieu la Court, & l’equipaige :
Adieu l’amytie si loyalle,
Qu’on la pourroit dire Royalle,
Estant gardee en ferme Foy
Par ferme cueur digne de Roys :
Mais adieu peu d’amour semblable,
Et beaucoup plus de variable :
AtIlau, celle qui se contente,
De qui l’honnestete presente,
Et les vertus, dont elle herite,
Récompcnsent bien son merite :
Adieu les deux proches parentes,
Pleines de graces apparentes,
Dont l’une a ce, qu’elle pretend,
Et l’aultre non ce, qu’elle attend :
Adaieu lcs cueurs unys ensemble,
A qui l’on faict tort (ce me semble)
Qu’on ne donne fin amiable
A lcur fermeté si louable :
Adieu cil, qui pretend au poinct
A veoir ung, qui ne pense poinct,
Et qui reffus ne feroyt mye
D’estre sa femme en lieu d’amye :
Adieu, a qui gueres ne chault
D’armer son tainct contre le chault,
Car elle scait tres bien 1’usage
Dc changer souvent son visage :
Adieu amyable aultant qu’elle,
Celle, que maistresse j’appelle :
Adieu 1’esperance ennuyeuse,
Où vit la belle, & gracieuse,
Qui par ses secrettes douleurs
En a prins les palles couleurs :
Adieu l’aultre nouvelle palle,
De qui la sante gist au masle :
Adieu la triste, que la mort
Cent foys le jour poinct, & remort.
Or adieu m’amye, la derniere,
In vertus, & beaulte premiere :
Je vous pry me rendre a present
Le cueur, dont je vous feis present,
Pour en la guerre, ou il fault estre,
En faire service a mon maistre.
Or quand de vous se souviendra,
L’aiguillon d’honneur l’espoindra
Aux armes, & vertueux faict.
Et s’il en sortoit quelcque effect
Digne d’une louange entiere,
Vous en seriez seulle heritiere,
De vostre cueur, dont vous souvienne.
Car si Dieu veult, que je revienne,
Je le rendray en ce beau lieu.
Or je fais fin a mon adieu.
Clément Marot [1496-1544]. “Œuvres poétiques complètes” T 2 – Ed. G. Defaux