Exploitation spatiale

Le fantasme des planètes de rechange

Le 26 août dernier, l’amerrissage en douceur, à la verticale, du mégavaisseau spatial Starship d’Eton Musk devait marquer une étape clé pour les excités de la colonisation de Mars. À l’heure où tous les voyants sont au rouge sur Terre, ces discours faisant miroiter une alternative à la finitude des ressources terrestres ont le vent en poupe.

Près de soixante-dix ans d’exploration spatiale nous ont pourtant donné un aperçu assez précis des options viables au-delà de l’atmosphère. Et la liste de ces options risque de s’avérer bien décevante…

Située en moyenne à 220 millions de kilomètres de notre planète, Mars a fait couler beaucoup d’encre dans les récits de science-fiction. Véritable jumelle de la Terre il y a plusieurs centaines de millions d’années, Mars réunissait toutes les conditions propices à l’émergence d’une forme de vie : protégée par un champ magnétique, dotée d’une activité volcanique intense, de l’eau coulait à sa surface et une atmosphère dense y rythmait des saisons.
Tout cela appartient cependant aux archives cosmiques, pour des raisons encore mystérieuses. Aujourd’hui, la planète rouge est entourée d’une fine atmosphère saturée à 92 % en CO2, toxique et irrespirable pour les humains.

Dans ce désert aride, produire de l’énergie, de l’eau liquide et de la nourriture relève du miracle, ou requiert, a minima, une logistique inouïe. On connaît les impacts physiologiques et cognitifs d’une gravité trois fois plus faible que sur la Terre. Surtout, si colons il y avait, ils devraient se protéger des radiations cosmiques mortelles provenant du Soleil ou des confins de l’Univers.

Sur notre planète ou sur les orbites basses, là où gravite la Station spatiale internationale (ISS), l’atmosphère et le champ magnétique naturel terrestre nous en protègent. Au-delà, sans nouvelles technologies de blindage contre les radiations, les séjours des astronautes ressembleront à des visites guidées de Tchernobyl peu après l’accident. Balayant le sujet d’un revers de main, Elon Musk ne propose pas le moindre début de solution avec son Starship.

En réalité, le Système solaire n’est que désolation. La pla­nète la plus proche du Soleil, Mercure, n’a quasiment pas d’atmosphère et enregistre une température moyenne de 179 °C à sa surface. Un peu plus loin du Soleil, Vénus connaît une atmosphère 100 fois plus dense que celle de la Terre, responsable d’un effet de serre digne d’un four industriel, où la température grimpe à 500 °C.

Au-delà des planètes telluriques, nous entrons dans l’univers gigantesque des planètes gazeuses, par définition inhabitables pour l’être humain. Les satellites naturels de ces astres géants sont certes des mondes fascinants encore largement inexplorés, mais désespérément loin de notre étoile.

Quant aux fantasmes de partir coloniser une planète habitable tournant autour d’une autre étoile, celle la plus proche, Proxima du Centaure, se situe à 4,22 années-lumière de la Terre, soit… 40 000 milliards de kilomètres.

Avec les technologies actuelles, il faudrait des dizaines de milliers d’années pour y parvenir : l’humanité aura le temps de s’autodétruire plusieurs fois avant qu’une telle expédition arrive à sa destination.

Considérée par certains comme une première étape à la conquête de Mars, la Lune a le bon goût de renfermer des ressources qui permettent d’envisager une présence pérenne des humains à sa surface, si tant est que la perspective de passer le reste de sa vie confiné dans des habitacles exigus constitue une alternative désirable à la vie sur Terre.

Notamment, chaque mètre cube de régolithe, cette fine poussière qui recouvre toute la surface lunaire, contiendrait assez d’oxygène pour alimenter les poumons d’un individu pendant environ deux ans. Également composé de minéraux, de silice, d’oxydes métalliques de fer ou encore de titane, le régolithe pourrait servir à fabriquer des infrastructures directement sur place. Y compris des cellules photovoltaïques.

Récemment, une équipe allemande de l’université de Potsdam est parvenue à concevoir des panneaux solaires à partir d’un similirégolithe et d’un additif, avec un rendement de 12 %. Pas mal pour un début. Boire ne serait pas non plus un problème, puisque les chercheurs estiment à 1 milliard de tonnes la quantité de glace d’eau accessible à de futurs colons lunaires, situées aux pôles ou dans des cratères restés en permanence à l’ombre du Soleil.

De l’eau – aussi présente dans le régolithe -, de l’oxygène et de l’énergie : ne manque plus que la nourriture pour partir s’isoler à ciel ouvert sur notre satellite naturel, exposé aux impacts météoritiques.

Si la vie dans d’autres mondes semble largement compromise, des petits malins ont trouvé la parade pour justifier leur soif de conquête : pourquoi ne pas exploiter les ressources spatiales pour les acheminer sur Terre, sorte d’assurance-vie pour l’avenir ? En la matière, la ressource lunaire la plus convoitée reste l’hélium-3.

Drainée par les vents solaires, cette variante de l’hélium-4 est soigneusement déviée de notre planète en raison du champ magnétique qui l’entoure, mais se dépose depuis des milliards d’années sur la Lune. Ramené sur Terre et utilisé dans des réacteurs à fusion nucléaire, capables de fournir à masse égale une énergie quatre fois supérieure à celle des réacteurs à fission sans pour autant produire de déchets radioactifs, l’hélium lunaire pourrait représenter une source d’énergie quasi inépuisable, au moins pendant plusieurs siècles, voire un millénaire.

Reste à boucler l’équation économique de récolter, trier, conditionner puis transporter un composé éparpillé sur toute la surface lunaire…

Les astéroïdes font aussi saliver les entrepreneurs du cosmos. Des métaux tels que le fer et le nickel seraient présents dans 95 % d’entre eux, en quantité variable, certains contenant aussi de l’or et du platine.

C’est le cas de l’astéroïde Psyché, vers lequel une sonde de la Nasa s’est envolée fin 2023. Il est situé dans la ceinture d’astéroïdes, entre Mars et Jupiter, et son noyau, qui est constitué de fer, de nickel, d’or et d’autres métaux rares, est évalué à environ 700 milliards de milliards de dollars…

Mais atteindre ces objets aux trajectoires chaotiques et dont la structure reste mal connue, déployé des infrastructures de pointe pour extraire les métaux et les rapporter sur Terre ressemble à proposé un parcours du combattant qui aurait davantage sa place dans une mauvaise série Netflix.

N’insultons pas le progrès, répondent les technophiles, qui se débrouillent plutôt bien pour rendre inaudible toute contestation soulignant le risque de fuite en avant dans l’actuel contexte climatique.

On comprend pourquoi : si les envolées prométhéennes des géants de la tech américains — allergiques à l’idée de la mort, que même leur fortune ne peut repousser — ne revêtent pour le moment aucune réalité scientifique ou technique, les activités qu’ils mènent pour y parvenir laissent des traces autrement plus concrètes. Pour financer leurs escapades extra-atmosphériques, Jeff Bezos s’adonne au tourisme spatial ultra-polluant et Elon Musk déploie par dizaine de milliers des satellites en orbite basse qui modifient profondément la physionomie du ciel.

À moins que les promesses d’échappatoire ne soient qu’un leurre pour se remplir encore davantage les poches ? On oserait le croire.


Edgar Lalande Charlie Hebdo 10/09/2025


Une réflexion sur “Exploitation spatiale

  1. bernarddominik 12/09/2025 / 8h57

    Des projets fumeux et irréalistes. Musk est un mégalo peut-être visionnaire. Mais pour l’instant le coût et la technologie renvoient ces projets dans un futur très lointain et peut-être jamais, un rêve éternel pour auteurs de science fiction

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