À genoux près de la route, Lonnie et Myra étaient fascinées par le voyage obstiné d’un petit insecte noir et orange.
- Embête-le un peu, dit la cadette.
- D’accord, répondit l’aînée.
Celle-ci plaça un brin d’herbe devant l’insecte, lui imposant ; ainsi une barrière à franchir. Il s’acharna sur l’obstacle, tenant fermement son cap.
- Il doit savoir où il va. Ou bien alors, il erre et fait que s’entêter.
- Qu’est-ce que t’en dis ?
La bestiole grimpa sur une grande feuille que Lonnie secoua.
- Tremblement de terre !
L’insecte s’immobilisa, recroquevilla ses pattes et agita timidement ses antennes poilues pour sonder l’air. La feuille ne bougeait plus. Il continua d’attendre. Puis, il y eut un nouveau séisme.
- Oh, arrête maintenant ! Tu vas lui donner mal au cœur !
Quand le calme fut revenu, l’insecte se dirigea rapidement vers le bord de la feuille et regagna la terre ferme. Elles le laissèrent avancer, puis elles dressèrent d’autres barrières sur son chemin, qu’il franchit patiemment. Elles ne tardèrent pas à se lasser de ce petit jeu.
- Chatouille-lui le derrière !
Myra poussa l’insecte avec une tige et celui-ci se réfugia sous une feuille, effrayé. Les fillettes eurent honte d’elles-mêmes.
- Sors, petite bestiole, on va te laisser rentrer chez toi. Allez, sors !
L’insecte resta tapi dans sa cachette. Myra souleva la feuille et caressa doucement le dos de la bête, mais elle demeura aussi immobile que si elle était morte.
- On est des géantes et on l’a fait mourir de peur,
se lamenta Lonnie.
- S’il racontait à tous les insectes ce qu’on lui a fait, ils pourraient nous faire du mal. Mais c’est juste un petit insecte qui est tout seul et qui a peur de nous, les deux géantes.
- Tu crois qu’il va leur dire et qu’ils vont venir nous attaquer ?
demanda Lonnie, impressionnée.
- Si c’est le cas, on ferait mieux de le tuer. J’ai peur de lui.
- Idiote ! C’est qu’un insecte, pas une personne. Laisse-le rentrer chez lui.
Lonnie se pencha au-dessus de la bestiole et lui chuchota :
- Allez, petite bête, aie pas peur. Mais raconte pas aux autres insectes ce que les géantes t’ont fait.
Après un long silence, la bête se remit en marche.
Sanora Babb. « Eux dont les noms sont inconnus ». Les éditions du Sonneur.