Par une nuit d’hiver, nous soupions entre amis :
Au temps du carnaval, c’est un plaisir permis.
Nous soupions même avec de jeunes demoiselles
D’humeur assez facile, et moins sages que belles ;
Mais elles n’étaient point du faubourg Saint-Germain,
Quoiqu’elles missent fort de blanc et de carmin
Et, pour un rien aussi, tombassent en faiblesse…
Cela dit, toutefois, sans la moindre finesse.
S’il faut spécifier jusqu’aux et cætera,
Elles venaient tout droit du bal de l’Opéra.
Quant à leurs noms, ma foi, je ne m’en souviens guère ;
Très vraisemblablement c’étaient des noms de guerre
Avant, comme depuis, par bien d’autres portés,
Et qui n’auraient que faire ici d’être cités.
On sait ce qu’il en est de ces sortes les fêtes :
Les sots, le plus souvent, y sont les fortes têtes ;
Un causeur délicat, profond, ingénieux
Il passe simplement pour un homme ennuyeux.
Ce n’est pas le terrain de la métaphysique.
Bref, le commencement en est mélancolique.
Toutefois, avant peu, le vin vieux ou nouveau
Entre les assistants rétablit le niveau :
L’un monte sa cervelle et l’autre la rabaisse.
On jongle avec le mot qu’on saisit et qu’on laisse.
Le sylphe impétueux, crevant le capuchon
De la bouteille pleine, expulse le bouchon,
Et la gaité, sa sœur, que rien ne préoccupe,
Encore un peu plus haut lève sa courte jupe.
La raison, qu’étourdit le bruit de ses grelots,
Abandonne à leur sort les convives falots.
On discute, on pérore, on divague, on plaisante,
On parle sans mesure et, quelquefois, on chante.
On chanta. Chacun dit les couplets qu’il savait,
Avec l’art et le geste et la voix qu’il avait.
J’entends vous faire grâce, ici, des ariettes
Dont le choc des couteaux sur le bord des assiettes,
Imitant à ravir l’effet des tambourins.
Mesurait bruyamment le rythme des refrains
Un peu lestes, peut-être, et d’allure un peu vive ;
Pourtant je citerai la chanson d’un convive.
Je ne vous dirai pas qu’il était beau garçon,
De tournure élégante et de bonne façon,
Qu’il avait un cœur d’or, et qu’il était modeste,
Bien qu’il se dise du talent, de l’esprit et le reste ;
C’est assez, après tout, que je le pense fort,
Mais à vanter quelqu’un souvent, on lui fait tort.
Cependant ‘il me vient un étrange scrupule !
N’allez pas me donner au moins le ridicule
D’imaginer, lecteur, que je parle de moi.
D’honneur, il n’en est rien, j’en jure sur ma foi.
Je sais que les auteurs ont la douce manie
De se flatter en vers et, sans cérémonie.
De draper leur personne en héros de roman
Pour se concilier la fille et la maman ;
Je me garderais bien d’une telle faiblesse
Qui dénote, à mon sens, peu de délicatesse.
[…]
Claudius Popelin. Recueil « Poésies complètes (1889) ». Ed. Hachette/BNF