L’océan est un terrible orateur,

mais autant que la vague, c’est la phrase
qui charrie des paquets de mer,
c’est l’imagination qui fait revivre les noyés
enveloppés dans la voile, juste avant
d’être envoyés par-dessus bord.

Qui se perd avec délices devant les gravures
où la pieuvre épouse un capitaine
avec ses ventouses et ses cent bras
en guise de traîne.

Qui recommence la traversée du Narcisse
avec un malade portant malheur,
pour fermer avec Conrad
la parenthèse ouverte par Homère.

Qui fait rugir le vieil océan
quand il déclame ses oraisons funèbres,
des flots d’écume à la bouche.

Le « terrible orateur » pourrait venir des Travailleurs de la mer, mais c’est une citation de Balzac, je ne sais plus dans quel roman.

Malgré cette source que je voudrais plus sûre, c’est vers Hugo que je me tourne quand cette image me revient à l’esprit. Hugo à Guernesey, noircissant ses pages au fur et à mesure que le ciel s’assombrit, déroulant ses phrases comme une vague succédant à une autre.

Quand il n’est pas à son pupitre (ou dans le lit de Juliette), il se promène le long des flots, il invente un combat avec la pieuvre et voit dans les nuées, comme un château dans le ciel, les initiales géantes de son propre nom.

Puis il convoque les esprits en faisant tourner les tables, et l’on n’entend plus le terrible orateur, qui ferait concurrence aux voix de l’au-delà.


Gérard Macé. Recueil : « Silhouette parlante ». Ed. Gallimard


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