De la diligence postale…

… aux correspondances numériques

Avant, je fus matelot. Embarqué pour un temps dans un port de Somalie, j’écrivais à ma fiancée que son travail l’attachait à Bordeaux, Gironde. Deux villes portuaires qui devaient assurer logiquement une liaison rapide de nos courriers !

Les lettres nous parvenaient au terme d’un petit mois de voyage. La belle répondait gentiment à mon état d’âme du moment ; et je réagissais avec grâce à l’état correspondant de son sentiment.

La distance faisait que chacun avait, durant l’attente entre les missives, oublié, voire quasiment oublié, l’émotion délicate et fragile que l’autre décrivait lors de sa rédaction dans son message. Un grimoire difficile à déchiffrer codait donc chaque missive. On aurait dit qu’Hermès n’était pas encore né !

Je ne pouvais imaginer alors le miracle du portable, où soupir et aveu traversent l’espace comme la lumière, quels que soient l’écart et la distance. Les émotions se répondent, les sentiments fusionnent.

D’où vient que la correspondance d’amour naquit récemment, à l’heure de mes cheveux blancs ? Maintenant, dans le nord en main, ton âme chante, petite poussette en Australie, à son Petit Poucet de Mantes-la-Jolie, qui détient la sienne réciproquement et l’enchante.

Avant, nous vivions isolés dans un espace partout disparate et morcelé. Nous savions peu de la vie à la ferme voisine, quelques détails du village, quasi rien du chef-lieu. Que pouvions-nous apprendre de Paris et de l’étranger, sinon par des rumeurs ?

La propagande politique accentua, pendant la guerre, cette brisure de communication. Chaque belligérant inondait de parasites les émissions de radio diffusées par l’adversaire. Tout message nous parvenait brouillé. Restaient les messages des on-dit.

L’absence d’information accula bien des gens à de mauvais choix et à des crimes, parfois.

Voilà pour l’information.
Plus tard, j’ai mesuré les distances du savoir.
Il vaut mieux habiter Paris ou une grande ville pour accéder aux bibliothèques, aux universités, aux centres documentés.
Un renseignement, une citation pouvaient coûter des journées de voyage, des heures de recherche.

Clic, aujourd’hui, au centième de seconde pour le même résultat. Science concentrée avant, ici et là, mais rare ailleurs, le savoir est désormais distribué presque partout.

Oui, on sait tout ce qui se passe partout dans notre pays ou dans le monde, mais a-t-on l’instinct d’analyse ?


Michel Serres. Recueil « C’était mieux avant ». Éd. manifeste – le Pommier.


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