« J’aimerais que Gaza sombre dans la mer ».

En septembre 1992, après la disparition de l’Union soviétique, des négociations se déroulent à Washington entre Israël, des pays arabes et une délégation jordano-palestinienne concernant l’avenir de la Cisjordanie, Gaza et Jérusalem-Est. Itzhak Rabin, le nouvel élu israélien ayant récemment battu Itzhak Shamir, exprime un souhait de voir Gaza disparaître. Trois ans plus tard, il sera assassiné par un extrémiste juif pour avoir signé les accords d’Oslo de 1993.

La ville-port de Gaza possède une longue histoire, mais la « bande de Gaza » n’a jamais été une entité administrative homogène, tant sous l’Empire ottoman que sous le mandat britannique. La guerre israélo-arabe de 1948-1949 a redéfini ses contours, permettant à Israël d’agrandir son territoire par rapport au plan de partage de la Palestine de 1947.

Seules la Cisjordanie et Jérusalem-Est lui échappent — la Jordanie les annexera —, ainsi que 365 kilomètres carrés, à la frontière du Sinaï. Ce lambeau de terre inclut la ville de Gaza. Son statut restera longtemps incertain, car l’Égypte qui la contrôle entre dans une période de bouleversements avec la chute du roi Farouk, le 23 juillet 1952.

Gaza, avec 80 000 habitants originels et 200 000 à 250 000 réfugiés palestiniens de la Nakba, aspire à un retour, tandis que ceux qualifiés d’« infiltrés » tentent de récupérer leurs biens ou de se venger en franchissant la ligne de cessez-le-feu.

Les actions individuelles des « infiltrés » sont suivies par des actions collectives d’une nouvelle génération de militants, d’abord en réponse aux raids meurtriers d’Israël dirigés par Ariel Sharon, puis contre le projet du Caire d’installer des réfugiés palestiniens dans le Sinaï. L’attaque d’Israël le 28 février 1955 provoque un soulèvement à Gaza le 1er mars, orchestré par un comité regroupant divers groupes.

« Ils ont signé le projet Sinaï avec de l’encre, nous l’effacerons avec notre sang » ; « Pas de transfert, pas d’installation », scande-t-on dans les rues de la ville et bientôt dans tout le territoire. Les manifestants conspuent Israël, les États-Unis et le nouvel homme fort égyptien, Gamal Abdel Nasser. Ils exigent des armes, un entraînement militaire et le droit de s’organiser. […]

Dans le chaudron de Gaza se forgent des cadres appelés à jouer un rôle majeur dans le Fatah, notamment Khalil Al-Wazir (Abou Jihad) et Mohamed Khalaf (Abou Iyad), qui seront les principaux adjoints de Yasser Arafat (2). […]

En avril 1955, le gouvernement israélien discute une proposition de David Ben Gourion, alors ministre de la défense, d’occuper Gaza. Le cabinet la rejette, mais ce n’est que partie remise. […] L’occupation de ce territoire durera du 2 novembre 1956 au 7 mars 1957. Il faudra un ultimatum américain pour imposer le retrait à un gouvernement israélien plus que réticent.

La crise de Suez est bien connue, mais la situation à Gaza durant cette première occupation l’est moins. La répression israélienne a été sévère, avec un bilan humain de 930 à 1 200 personnes tuées sur une population de 330 000 habitants, selon l’historien Jean-Pierre Filiu, qui souligne que beaucoup ont également été blessés, emprisonnés ou torturés, touchant environ un habitant sur cent.

Dans les mois qui suivent la guerre de juin 1967 et l’occupation de Gaza, le gouvernement israélien expulse vers la Jordanie 75 000 personnes — la première ministre Golda Meïr les dénonce comme une « cinquième colonne » —, tandis que 25 000 autres, à l’extérieur au moment du conflit, se voient interdits de retour. De 40 000 à 50 000 civils fuient. En 1968, deux colonies israéliennes se créent à Gaza.

En 1972, l’armée israélienne dirigée par Sharon prend le contrôle de Gaza, détruisant des habitations et chassant des milliers d’habitants, tout en commettant des massacres qui marquent profondément les Palestiniens dans leur résistance.

D’où la reprise d’une vieille idée du mouvement sioniste, le « transfert », mot pudique pour désigner un nettoyage ethnique, l’expulsion des habitants de leurs foyers. Le « transfert », comme le résume le journaliste et historien israélien Tom Segev, c’est l’« essence même du rêve sioniste ».

Pendant des mois, au sein d’un gouvernement israélien dominé par la « gauche », les ministres échangent sur le sujet, sans aucun tabou (4). « Nous leur disons de déménager à El Arish [dans le Sinaï] ou ailleurs », explique l’un d’eux… « Nous leur donnons d’abord la possibilité de le faire volontairement. Si la personne ne vient pas prendre ses affaires, nous faisons venir un bulldozer pour démolir la maison. S’il reste des gens, nous les expulsons. Nous leur donnons quarante-huit heures. »

[…] L’OLP et ses diverses organisations s’affirment au détriment des élites traditionnelles. Nul hasard si la première Intifada y éclate le 9 décembre 1987. Elle va rebattre les cartes et déboucher sur la proclamation de l’État palestinien au Conseil national palestinien de 1988 réuni à Alger, puis sur ce que l’on appellera le « processus d’Oslo ». L’échec de celui-ci renforcera le Hamas, qui l’avait dénoncé et qui remporte les élections législatives de 2005.
Le refus des États-Unis et de l’Union européenne d’accepter ce résultat, les diverses pressions arabes et internationales, le sectarisme du Fatah comme celui du Hamas alimenteront les divisions et déboucheront sur la prise de pouvoir du second à Gaza. Israël instaure alors un blocus du territoire et lance une demi-douzaine de guerres successives jusqu’à l’attaque du 7 octobre 2023.

La « grande commotion » attendue depuis longtemps se produit le 07 octobre 2023, secouant Israël. Elle relance le projet d’expulsion que le président Donald Trump relaye. C’est sans doute la première fois depuis la fin de la seconde guerre mondiale qu’un chef d’État appelle ouvertement à ce que le droit international désigne comme un crime contre l’humanité. Mélange de cynisme et de cupidité : son entourage d’oligarques voit la « Riviera du Proche-Orient » comme une occasion de bonnes affaires immobilières.

Le gouvernement israélien n’a pas tardé à s’engouffrer dans cette brèche. Alors que 40 000 Palestiniens de Cisjordanie ont déjà été expulsés de leurs habitations, le ministre de la défense Israël Katz appelle l’armée à se préparer au « départ volontaire » des Gazaouis. […]


Alain Gresh. Le Monde Diplomatique. Source (Extraits -Syntèse)

Nous vous invitons à vous procurer l’intégralité de cet article fort documenté. MC


  1. Jean-Pierre Filiu, Histoire de Gaza, Fayard, Paris, 2012.
  2. Lire « Gaza l’insoumise, creuset du nationalisme palestinien », Le Monde diplomatique, août 2014.
  3. Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Gallimard, Paris, 1972.
  4. Ofer Aderet, « “We give them 48 hours to leave” : Israel’s plans to transfer Gazans go back 60 years » et « “The zionist dream in essence” : The history of the Palestinian transfer debate, explained », Haaretz, Jérusalem, respectivement 5 décembre 2024 et 12 février 2025.

Une réflexion sur “« J’aimerais que Gaza sombre dans la mer ».

  1. bernarddominik 05/03/2025 / 19h19

    Une bien triste histoire.

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