Réfléchir…

ça peu surprendre et pourtant que sommes-nous d’autre ?

[Pour l’écrivaine et sociologue Kaoutar Harchi, autrice de “Ainsi l’animal et nous”, s’appuie sur de nombreux exemples, pour démontrer] comment la colonisation, le capitalisme, le patriarcat ou le fascisme ont utilisé les mécanismes d’exploitation des animaux pour assujettir des pans entiers de l’humanité. […]

  • Selon le postulat d’Ainsi l’animal et nous, la frontière qui nous sépare des animaux serait politique plus que biologique. En quoi ?

Elle est avant tout formée par le regard que nous, humains, portons sur eux. Des anthropologues comme Philippe Descola ont montré que cette différenciation que l’on pense naturelle est en réalité le fruit d’un travail de construction de la philosophie occidentale. Toute une tradition de pensée, le cartésianisme en particulier, s’est construite autour de l’idée qu’il existe d’un côté la culture et de l’autre la nature. […]

  • De quoi parlez-vous en évoquant « le trouble occidental face à l’animal » ?

Du rapport ambivalent et variable que les cultures occidentales entretiennent avec les animaux : alors qu’un ours, une baleine, un bœuf, un pigeon ou une mouche sont tous considérés comme des animaux, nous ne leur accordons pas le même intérêt, la même valeur et le même droit de vie ou de mort. […]

  • Comment l’exploitation des animaux par les humains a-t-elle ouvert la voie à l’exploitation par les humains d’autres humains ?

Pour pouvoir produire une forme de domination, il est nécessaire de la justifier. Pour les populations colonisées, la justification fut leur non-chrétienté, leurs pratiques, leur couleur de peau, leur constitution anatomique… Des critères d’ordre culturel, mais aussi d’ordre scientifique. […]

  • Quelle différence entre la « déshumanisation » de certaines populations et leur « animalisation » ?

L’animalisation ne consiste pas seulement à faire sortir de la communauté humaine, mais à faire chuter des individus dans l’espace de l’immoralité. Lorsque des indigènes sont exposés dans des « zoos humains », au XIXe siècle et au début du XXe, ou que les Palestiniens sont décrits comme des « bêtes sauvages » par plusieurs dirigeants israéliens après le 7 Octobre, l’animalisation permet de justifier les actes profondément immoraux qui leur sont infligés. Mais le processus d’humanisation est à mes yeux tout aussi problématique : il suppose une supériorité sur tout le reste, animaux, environnement… Ce qui est humain, parce que « raisonnable », mériterait forcément d’avoir le dernier mot.

  • L’un des premiers exemples que vous citez, pour dresser un parallèle entre la classification par espèces animales et la classification par « races humaines », est un article de 1684…

Il est signé du philosophe et médecin français François Bernier. C’est un article important et resté célèbre car il inaugure les théories racialistes : il affirme que sur Terre coexistent plusieurs populations humaines, parfois nommées « races », parfois nommées « espèces », et que certaines sont supérieures à d’autres. Chaque groupe de population non européen est décrit avec des termes animaliers et comparé à des oiseaux, des mammifères, des poissons… Le texte est proche d’un inventaire animalier. Cette hiérarchisation est alors considérée comme étant de la science. Ce mouvement moderne, occidental, cherche à ordonner le monde avec la prétention de la neutralité et va produire les politiques de domination que l’on connaît.

  • En déduisez-vous qu’il n’y aurait pas eu de domination entre peuples s’il n’y avait pas eu de domination entre espèces ?

D’autres mécanismes que l’animalisation entrent en compte. Elle a été un prérequis à ces violences, mais celles-ci auraient pu être justifiées par autre chose. En revanche, il n’y a pas pour moi d’un côté la question animale et de l’autre la question sociale. Une continuité existe entre les deux. Je souhaiterais arracher la notion d’espèce à la biologie, de la même manière que nous avons fait de la race et du genre des concepts sociologiques.

Mise en cage des esclaves, expérimentations nazies, gavage forcé des suffragettes… Tout ce qui a été entrepris pour dominer ces humanités-là a d’abord été expérimenté sur les animaux.

  • En quoi remettre en question la notion d’espèce est-il pertinent pour réenvisager les dominations de race, de classe ou de genre ?

La frontière entre espèces fonde l’idée selon laquelle il existerait une nature quelque part, et que certains individus ne l’auraient jamais quittée, ce qui légitimerait ce qui leur arrive de plus terrible. Cette discrimination favorise ensuite toutes les autres : la hiérarchisation qui repose sur la séparation entre nature et culture finit toujours par créer de la violence, […]

De la mise en cage des esclaves aux expérimentations sur les corps humains par les nazis, […] tout ce qui a été entrepris pour dominer, exploiter, contrôler, encadrer ces humanités-là a d’abord été expérimenté sur les animaux. C’est une idée présente dans l’histoire de la gauche, de Louise Michel à Élisée Reclus : si les hommes sont si violents entre eux, ce serait parce qu’ils se sont longtemps exercés sur le corps des animaux qui, eux, n’opposent pas de résistance politique. […]

  • Votre livre s’ouvre d’ailleurs sur un souvenir personnel, celui d’habitants de votre cité d’enfance traités de « chiens » par la police…

C’est un souvenir très vivant dans ma mémoire, qui est à mon sens représentatif des enjeux dont nous parlons. C’est un après-midi d’été, dans une banlieue de l’est de la France, il fait très chaud et un animateur de quartier a installé une piscine gonflable pour les enfants, dont je fais partie. Alors que nous jouons, le chien d’une brigade de policiers saute dans la piscine et mord un petit garçon nommé Moustapha. En réaction, les habitants du quartier essaient d’éloigner le chien, mais les policiers s’interposent et leur crient : « C’est vous les chiens ! » Cet épisode soulève encore en moi de nombreuses interrogations : qui ici est traité comme un animal et qui est traité comme un humain ?

  • Comment un bouleversement de notre rapport aux animaux pourrait-il entraîner une transformation de nos rapports entre humains ?

Considérer que l’exploitation et la mise à mort de milliards d’animaux ne sont pas acceptables reviendrait à considérer que toute souffrance d’un être vivant doit être évitée et serait, par conséquent, un immense bouleversement des rapports sensibles et politiques au sein de nos humanités. À partir du moment où l’on élargit la communauté morale, on développe notre capacité d’empathie et de compréhension, qui peut bénéficier à tous et toutes. Il ne faut cependant pas croire qu’un monde devenu végétarien serait tout à coup un monde sans violence. C’est évidemment plus complexe que cela. Il suffit d’observer ce qu’il se passe en Inde sous le régime d’extrême droite de Narendra Modi, qui ne mange pas d’animaux mais opprime les minorités musulmane et chrétienne, pour s’en convaincre.

  • Comment faire advenir le « temps des animaux » que vous appelez de vos vœux ?

En commençant par admettre que les animaux sont des êtres qui font des expériences, ont des histoires individuelles et collectives, sont exposés à l’ordre du monde, ressentent des choses. C’est la prise de conscience indispensable à la prise en compte de leurs intérêts, pour que le carnage prenne fin.


Romain Jeanticou. Télérama. N° 3904. 06/11/2024


Une réflexion sur “Réfléchir…

  1. bernarddominik 11/11/2024 / 14h27

    Une réflexion très intéressante. A méditer. Les animaux sont aussi des êtres vivants qui souffrent qui ont des droits.

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