Le sacre de Kamala Harris ?

Elle a pris tout le monde par surprise en réussissant, en un mois, à mettre son parti en ordre de bataille. Réunis en convention nationale, les 4 000 délégués démocrates viennent d’adouber leur reine

Une clameur infinie s’élève de la foule debout dans l’arène. Une énergie électrique. Une joie jubilatoire comme le Parti démocrate n’en avait pas connu depuis Barack Obama. Une longue silhouette en costume beige vient d’apparaître sur la scène, large sourire, main levée. Heureuse. « Bonsoir à tous ! C’est si bon de se retrouver ici avec vous tous. » Plus de 4 000 délégués, élus lors des pri­maires et réunis pour la convention nationale démocrate, du 19 au 22 août à Chicago, sont venus adouber leur reine : la Californienne Kamala Harris, 59 ans, est désormais officiellement leur candidate à l’élection présiden­tielle du 5 novembre.

Un sacre en miroir de celui de Donald Trump, il y a un mois dans le Wisconsin. Même type d’arène, même succes­sion de célébrités, d’anonymes aux histoires tire-larmes, de stand-up de personnalités politiques, de spots télé grossiers attaquant le camp adverse, de documentaires sirupeux sur la nouvelle égérie du parti… dans une ambiance moins carnavalesque et idolâtre que chez les républicains mais tout aussi dégoulinante de courtisanerie.

Pour Harris aussi, cette convention n’a qu’un véritable but : s’assurer du soutien des troupes. Tout en offrant une sortie digne à son mentor, qui a reçu un hommage démesuré à Chicago. Car depuis que Joe Biden a jeté l’éponge le 21 juillet, en lui permettant de prendre sa place à la tête du ticket démocrate, sa vice-présidente a pris son envol.

ASCENSION FULGURANTE Kamala Harris a pris tout le monde par surprise. Elle a rallié les démo­crates à sa candidature en un temps record. Vingt-quatre heures après le renoncement de Biden, elle avait convaincu suffisamment de délégués pour sécuriser son investiture. Les potentiels rivaux, les caciques du parti, les donateurs et les électeurs ont suivi.

Elle a choisi pour colistier un homme blanc, le gouverneur du Minnesota Tim Walz, qui rassure une partie des électeurs du Midwest dont elle a besoin pour gagner, remobilisé les Afro-Américains et les jeunes qui tournaient le dos à Biden, consolidé l’électorat féminin du parti, engrangé un trésor de guerre de 310 millions de dollars rien qu’en juillet.

Alors que Trump creusait l’écart face à Joe Biden, elle pourrait faire basculer le scrutin en faveur des démocrates dans des États clés comme le Michigan, la Pennsylvanie et le Wisconsin, et pourrait devancer d’un cheveu son rival à la casquette MAGA au niveau national. La partie n’est pas gagnée. Mais elle a remis le parti en selle et lui a redonné le goût de l’espoir.

Une ascension fulgurante pour cette vice-présidente qui, pendant les quatre ans du mandat de Biden, a traîné dans son sillage une cote de popularité en berne et un nuage de doutes sur ses compétences. Les critiques qui accompagnaient chacun de ses pas se sont soudain tues. Elle a tout emporté dans sa « campagne de la joie », comme elle dit, qui attire des foules gigantesques à chaque meeting. De boulet à héroïne du parti, sa transfiguration est spectaculaire.

« C’est dû à la fois au soulagement immense des démocrates d’avoir pu remplacer Joe Biden sans escarmouche et à un véritable enthousiasme pour Harris, analyse Norman Solomon, un ancien soutien de Bernie Sanders qui appelait Biden à se retirer depuis un an.
Elle a surpris en démarrant en trombe sa campagne, en galvanisant les électeurs, en prouvant qu’elle s’était améliorée depuis 2020, en s’adressant aux classes populaires. Elle a été sous-estimée. Eclipsée comme tous les vice-présidents qui travaillent dans l’ombre, victime d’un sexisme et d’un scepticisme ambiant sur la possibilité qu’une femme de couleur puisse avoir un profil politique national. »

« Le parti n’a jamais semblé aussi uni… paradoxalement autour d’une candidate qui n’est pas passée par les primaires », note le professeur d’histoire Patrick Iber, qui ajoute : « 93 % des démocrates sont contents de sa candidature contre seulement 7% qui auraient préféré Biden. » Les rares voix qui lui reprochent de ne pas avoir encore déroulé un véri­table programme, en dehors de mesures économiques promises aux classes moyennes et popu­laires comme le contrôle des prix des supermarchés ou la baisse du coût des médicaments ? On leur répond que c’est une stratégie gagnante. Celles qui voudraient qu’elle se distingue plus de Biden ? Elle ne peut pas tuer le père.

« ÉNERGIE DE BATELEUSE »

A la tribune, dans les couloirs, le même refrain poli jusqu’à la transparence : Kamala Harris a apporté l’excitation, l’enthousiasme, l’unité. Ce sont les mots que nous sert Maxwell Frost, premier élu de la Gen Z au Congrès, lorsqu’on croise sa tête bouclée : « On vit un moment exceptionnel. Elle a remobilisé ma génération sur le terrain et les réseaux. J’admire sa ténacité d’ancienne procu­reure, son expérience de vice-présidente, son énergie de bateleuse. »

Unité de façade ? Les mécontents se font prudents.
« J’étais un fervent soutien de Biden, reconnaît Hon Steven Person, délégué afro-américain de l’Arizona. Mais même si on n’est pas ravis de la manière dont elle a été désignée candidate, on ne va pas refaire l’histoire. »
Caroline Miller, déléguée du Tennessee assise dans les rangs du groupe afro-américain Black Caucus, nous confie avoir douté au début. « Pas tant de la capacité de Kamala Harris à gouverner, mais de celle des Américains à élire une femme noire à la Maison-Blanche. Je trouvais le pari du parti osé. Mais l’accueil des électeurs prouve que l’Amérique est prête à voir une femme noire vaincre un homme blanc. »

L’homme blanc en question semble déstabilisé comme jamais. Il ne sait plus par quel bout prendre le problème Harris. Ou frapper l’ennemi. Il se réfugie dans ses pires travers. Les insultes.
Contre celle qui, d’origine indienne par sa mère et jamaïcaine par son père, « s’est soudain découverte noire » et a « le rire d’une folle ». Les mensonges. Elle lui fait de l’ombre avec les marées humaines qui se pressent pour la voir ? Il l’accuse d’avoir truqué les images…
« Trump est si raciste et misogyne qu’il a du mal à réagir, intelligemment ou tactiquement, face à Harris », remarque Norman Solomon. Son équipe de campagne l’exhorte à cesser les attaques et se concentrer sur le fond. Mais il n’en fait qu’à sa tête.

Même Gaza, le talon d’Achille de Joe Biden, semble poser moins de problèmes à Kamala Harris. Les manifestants qui ont marché sur le centre de convention pour dénon­cer le soutien américain à Israël sont moins virulents envers la can­didate.
Ils lui reconnaissent d’avoir dénoncé les massacres des Pales­tiniens en des termes forts, même s’ils attendent plus que des mots. « Je vais quand même voter pour elle, nous dit Cynthia. Je ne vais pas lais­ser passer la chance d’avoir une femme présidente. »


Sarah Halifa-Legrand, envoyée spéciale à Chicago. Le Nouvel Obs. 22/08/2024


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