Comment reconnaître un ami d’un ennemi ?
Peut-être faudrait-il inscrire ce sujet aux cours de science politique. La question m’est venue en voyant des étudiants de l’Université libre de Bruxelles (ULB) s’opposer avec véhémence à la venue de l’intellectuel israélien Elie Barnavi à un débat sur leur campus le 3 juin.
Il se trouve que je dois aussi participer à cette table ronde intitulée « Israël-Palestine, où va-t-on ? » ; je suis donc concerné. L’historien Vincent Lemire, ancien directeur du Centre de Recherche français de Jérusalem, et Elena Aoun, professeure à l’Université catholique de Louvain, sont également prévus au débat.
Des étudiants pro-palestiniens qui occupent les locaux de l’ULB s’opposent à la venue d’Elie Barnavi, car il a été ambassadeur d’Israël en France, de 2000 à 2002 (nommé par Ehoud Barak, Premier ministre travailliste). Ils refusent qu’un « un représentant d’un État fasciste, suprémaciste, d’apartheid, de racisme basé sur la spoliation des terres palestiniennes et le nettoyage ethnique depuis sa création, vienne justifier et défendre les intérêts de l’État israélien, de surcroît en plein génocide ». La charge est violente et sans appel. Mais est-elle juste ?
En deux clics, ces étudiants auraient pu vérifier qu’Elie Barnavi est à peu près l’antithèse de leur description. Il leur aurait suffi de lire sa tribune publiée dans « le Monde » daté des 5-6 mai 2024 « Reconnaître un État palestinien, maintenant » ; ou son interview au « Nouvel Obs », parue le 13 décembre 2023, dans laquelle l’ancien ambassadeur déclare qu’« une solution sera imposée ou ne sera pas ».
Ailleurs, encore, Barnavi dit qu’Israël doit être prêt à la « guerre civile » avec les colons pour faire aboutir une paix avec les Palestiniens… Pas vraiment les paroles d’un « fasciste », « suprémaciste », partisan d’un « génocide ».
La question posée est celle de la radicalité. Si on soutient une cause, doit-on nécessairement s’aligner sur les positions les plus radicales, en l’occurrence considérer tout Israélien comme un « fasciste » en puissance ?
Ou chercher, au sein de la société israélienne, les voix favorables à la paix avec leurs voisins palestiniens ? Ces voix existent, et, même si elles sont, en pleine guerre, très minoritaires, elles sont porteuses d’avenir pour le jour où les armes se tairont et qu’il faudra refaire de la politique. Elie Barnavi est assurément l’une de ces voix. L’ignorer est juste de la mauvaise politique à courte vue.
On pourrait en dire autant des étudiants de Sciences-Po Paris qui réclament de couper les liens académiques avec les universités israéliennes. La demande est assurément légitime s’agissant du complexe militaro-industriel israélien, très présent dans les universités ; mais c’est aussi au sein du monde universitaire que se trouvent les voix pacifistes susceptibles un jour de soutenir un processus politique conduisant à une paix durable.
Les renvoyer dans le camp des « fascistes » n’est pas de la bonne politique, surtout quand on voit les manifestations de dizaines de milliers de personnes contre Benyamin Netanyahou, chaque samedi soir dans les grandes villes israéliennes.
S’opposer à la guerre israélienne à Gaza mériterait une approche moins absolutiste, l’histoire n’est pas généreuse avec les partisans du tout ou rien. Pour cette raison, j’irai, le 3 juin, débattre à Bruxelles avec Elie Barnavi et les autres invités, en faveur d’une paix réelle et juste à laquelle nous sommes tous attachés.
Pierre Haski. Le Nouvel Obs. N° 3111. 16/05/2024
C’est la réaction de mouton sur laquelle compte tous les Va t’en guerre: Assimiler tout le peuple à l’agresseur et attiser une haine qui entretient le feu et la guerre…parfois pour des générations.
Hélas, un commentaire bien réel, reflet de ce qui se passe.
Amitiés Michel