Flou mémorial

Peindre l’absence
C’est donner forme au silence
Mais avec quelle couleur ?
Le blanc serait à sa place
Le gris aussi
Car le manque est cruel
Le noir se propose
Et nous rend aveugles
Alors contre l’écume consumée
Contre le vent et le bruit
Partir
Effaçant les signes
Qui ne sont que poussière.

Ne pas insulter l’avenir !
Dormir sur ses deux oreilles !
Faire d’une pierre deux coups !
Pierre qui roule…
Pourquoi avons-nous besoin de tant de béquilles ?
Marcher
C’est muscler l’esprit
C’est avaler le temps
Sans se demander s’il est encombrant
Les mots tombent
Comme si nous étions l’éternel arbre de novembre
Sans orgueil ni bassesse.

Tu es sortie du miroir
Comme un souvenir égaré
Une impression ou une image
Retouchée par le peintre
Un panier de fruits de saison
À la main
Quelques pétales de roses
Sur le sol
C’est le tapis que tu préfères
Ne manque que le chat
Et ses aventures
Tu es sortie
Pour voir si le monde était toujours là
Avec ses forêts et ses océans
Avec ses amoureux et ses justiciers
Ses saisons et ses tempêtes
Tu as fermé les yeux
Puis tu as rejoint ton étoile.

La violence est la plus vieille locataire du monde
Elle est vie et rupture
Brutale et gratuite
Son pacte avec la mort est aussi ancien
Et l’homme s’étonne
Oublie de regarder derrière lui
Pense que l’avenir sera meilleur
Que l’homme deviendra humain
Que les États ne seront fondés que sur le droit
Que la justice sera là
Dans un fauteuil fleuri
Dans la maison de la vérité
Sereine et juste
Précise et implacable
Ce n’est qu’un rêve que fait l’homme
Depuis qu’il a ouvert les yeux et le cœur.

Il a usé sa mémoire
Il l’a souvent cambriolée
Il a vendu ses souvenirs
Puis il s’est retrouvé tout nu
Dans le marché du passé
Il s’est fait mendiant
Disant qu’il faut l’aider
À remplir ses yeux
Le temps étant devenu son ennemi
Il a couru dans les champs
A dormi dans les arbres
Puis il est tombé dans un puits
Où ses souvenirs
Dans un tourbillon étincelant
Jouaient aux cartes.


Tahar Ben Jelloun. Recueil : « douleur et lumière du monde » (extraits). Éd. Gallimard


Identifier vos commentaires ; sinon c'est direction poubelle.