… La fontaine de Vaucluse –
Une rivière dont on ignore l’origine a toujours fasciné, notamment le poète Pétrarque conquis de 1338.
Sept siècles plus tard, rien, ou presque, de ce qui aimantait le poète toscan Pétrarque (1304-1374) au village de Fontaine-de-Vaucluse, n’a changé. Pas — même la « résurgence », un phénomène naturel qui marie le mystère à la beauté et a fait apparaître une rivière, en l’occurrence la Sorgue, des profondeurs insondables de la terre.
Résurgence — certains disent plutôt « exsurgence » : il y aurait plus poétique pour décrire la chose, mais c’est le terme consacré par les hydrographes. Le cours d’eau qui surgit ici a d’abord cheminé au gré d’un immense réseau souterrain, sans qu’on le voie et sans qu’on sache donc vraiment d’où il vient.
Une source plus énigmatique que les autres, qui s’avère l’une des plus importantes au monde et la première de France par le volume d’eau écoulé (630 millions de m3 par an). Tranquille l’été, rugissante en hiver et au printemps, elle se nourrit de la fonte des neiges du mont Ventoux voisin, et des eaux de pluie qui se sont infiltrées, plus loin, plus haut, quelque part.
Cette « résurgence » de Fontaine-de-Vaucluse est d’autant plus fascinante qu’elle émerge d’un gouffre vertigineux, qui se révèle à nos yeux tout au bout d’un chemin serpentant entre des falaises abruptes. Si l’on n’en voit pas le fond (empli d’eau), on sait qu’il mesure plus de 300 mètres. Hors saison, c’est un écrin de Verdure et de tranquillité.
En été, on n’ose à peine imaginer la foule qui se presse là, encadrée par les vendeurs de gaufres et de barbes à papa… Car la résurgence attire plus de huit cent mille touristes chaque année ! Mieux vaut donc les éviter si l’on veut tenter d’imaginer Pétrarque arpentant les lieux au XIVe siècle, se récitant, peut-être, quelques élégies à la gloire de sa bien-aimée, Laure de Noves, qui n’aura cessé de l’inspirer.
En l’espace d’une quinzaine d’années, le poète se retira au moins quatre fois à Fontaine-de-Vaucluse. La première, en 1338. « Je rencontrais une vallée très étroite, mais solitaire et agréable, à quelques milles d’Avignon, où la reine de toutes les fontaines, la Sorgue, prend sa source. Séduit par l’agrément du lieu, j’y transportai mes livres et ma personne », décrit-il. Sa maison se nichait au pied de la falaise.
De la fenêtre, peut-être apercevait-il les roues à aubes qui activaient la meule de moulins – à blé, puis à papier. Plusieurs tournent toujours, comme autant de clins d’œil échappés du passé ; l’une d’elles est adossée au pont qui joint les deux rives, une autre à une papeterie encore en activité.
Sur la place centrale, en face de la mairie, c’est une lourde colonne de granit qui attire les regards. La colonne de Pétrarque, élevée en 1804 pour célébrer le 500ᵉ anniversaire de sa naissance. À la regarder défier les platanes, on ne manque pas de s’interroger : mais au fait, qu’était donc venu faire ici l’érudit homme de lettres, pourtant né 700 kilomètres plus à l’est, à Arezzo, près de Florence ?
Pétrarque avait 8 ans quand sa famille, fuyant les luttes de pouvoir qui déchiraient la Toscane, choisit de s’installer sur les terres nouvellement papales du Comtat Venaissin – à peu de chose près l’actuel département du Vaucluse. Et il était encore enfant quand il découvrit Fontaine. « Jeune homme j’y revins et cette vallée charmante me réchauffa le cœur dans son sein exposé au soleil. »
Ce sentiment de temps suspendu, de réconfort et de protection est toujours prégnant pour qui se promène au hasard du village. S’attardant devant une ancienne fontaine couverte d’une mousse si épaisse qu’elle lui donne des allures d’œuvre d’art. Observant les ruines d’un château, en haut de la falaise, qui rappellent que la place fut prisée — le cardinal de Cabassole, ami du poète, y séjourna plusieurs fois.
Pénétrant dans l’église, typique du style roman provençal, qui cache derrière sa lourde porte le tombeau de saint Véran. Au VIe siècle, assure la légende, cet évêque de Cavaillon délogea un dragon tapi dans la grotte de la rivière.
Autant dire que tout ici ramène toujours à la Sorgue ; peu à peu, elle continue d’ailleurs de livrer ses secrets.
Des nombreuses explorations menées dans son gouffre depuis la fin du XIXe siècle (dont une par Jacques-Yves Cousteau en 1947), divers objets ont été remontés à la surface, comme ces centaines de pièces votives de l’époque romaine, il y a une vingtaine d’années. Elles attestent que la source était l’objet d’un culte, déjà, mille trois cents ans avant que Pétrarque n’en célèbre les charmes. Et qu’à notre tour on se plaise à y succomber.
Valérie Lehoux. Télérama. N° 3870. 13/03/2024
Visiter le musée-bibliothèque Pétrarque. Bâti là où se dressait jadis sa maison, ce lieu d’exposition et de lecture rend hommage à son œuvre, mais aussi à celle de René Char, autre poète de la région. On y voit encore des pièces antiques, remontées du fameux gouffre de Fontaine. Rens.: 04 90 20 37 20.
Un site fabuleux mais à éviter pendant les vacances scolaires et les week-ends. Il y a toutefois moins d’eau qu’il y a 50 ans. Cette année a été exceptionnelle pour la pluviométrie en Provence. A noter à Gemenos la vallée de Saint Pons avec une abbaye cistercienne et au bout du ruisseau le Gour de l’Oule une superbe résurgence sous la Ste Baume. Il faut y aller avec des bottes. Sur le chemin un véritable mur d’eau tombe de la montagne. Une autre résurgence autrefois célèbre était Fontaine l’évêque aux Salles sur Verdon malheureusement engloutie dans le lac de Ste Croix, pas aussi importante que celle du Vaucluse, mais étonnante dans un lieu aussi sec.