La « radicale modérée », opposée à Trump pour les primaires républicaines, a une très petite chance de l’emporter, mais n’entend pas la laisser passer.
C’est l’histoire d’une petite fille dont les parents, des sikhs du Pendjab, se sont installés à Bamberg, une petite bourgade de Caroline du Sud. Ils sont les seuls Indiens à vivre là. Quand la gamine a 5 ans, sa mère décide de l’inscrire au concours Little Miss Bamberg. Mais elle est d’emblée disqualifiée, car elle n’est ni noire ni blanche. « Je suis marron », explique la petite fille, qui ne pourra pas concourir. Marron, ce n’est pas une couleur de peau, ça.
Cette histoire, la sienne, Nikki Haley l’a racontée à tous les médias de la planète. Elle illustre bien le discours de l’ancienne gouverneure de Caroline du Sud (de 2010 à 2016) : certitude d’être l’incarnation parfaite du rêve américain, assurance de demeurer, toute sa vie, celle que l’on n’attend pas.

Cet été, on la voyait partout avec un tee-shirt sur lequel elle avait fait inscrire : « Sous-estimez-moi, ça va être drôle ». Alors que, comme le rappelle Denis Lacorne, spécialiste de l’histoire politique des Etats-Unis et auteur des « Frontières de la tolérance » (Gallimard), « en moyenne, 50 points la séparent, à chaque sondage, de Donald Trump, ce qui est énorme », elle continue d’y croire. N’a-t-elle pas été élue, en 2004, à la Chambre des représentants de l’Etat de Caroline du Sud, en battant un représentant des plus vieilles familles locales, sans appui et sans argent ?
Palin, l’autre
Rebelote en 2010, quand elle est élue gouverneure, sans grands moyens, à l’exception du soutien affiché de Sarah Palin, figure du Tea Party et ex-gouverneure de l’Alaska. Elle devient alors la première femme de couleur à diriger un État. Elle se fait suffisamment remarquer pour que Trump la nomme ambassadrice auprès de l’ONU en 2016.
A peine arrivée, elle salue les diplomates et se présente comme « le nouveau shérif en ville ». Elle n’ira pas jusqu’à poser ses pieds sur le bureau en pleine assemblée générale, même si cette admiratrice de Thatcher assure : « Quand on rend les coups, ça fait plus mal si l’on porte des talons aiguilles. » Trump, à l’époque, la trouvait « fantastique ».
Elle espère aujourd’hui le boulotter, grâce à un positionnement, inédit, de « radicale modérée ». Je suis oiseau, voyez mes ailes, je suis souris, vivent les rats ! Ouvertement pro-business, favorable à toujours plus de baisses d’impôts, violemment hostile aux syndicats, « ni nécessaires, ni souhaités, ni bienvenus », nettement climatosceptique (elle soutient le principe d’un retrait américain de l’accord de Paris), opposée à l’Obamacare, au mariage homosexuel… La dégradation des services publics, qui a touché les plus modestes en Caroline du Sud, ne semble pas avoir outrageusement perturbé son sommeil.
En revanche, elle passe son temps à finasser sur la question du racisme dans les États du sud des États-Unis. Élue gouverneure, elle n’accepte de retirer des bureaux le drapeau des Confédérés qu’à la suite du massacre de neuf Noirs par un néonazi. Récemment interrogée sur la guerre de Sécession, elle s’est refusée à prononcer le mot « esclavage », avant de s’en excuser. Mais oui, bien sûr, où avais-je la tête ? Sur l’avortement, dont elle a restreint l’accès dans son État, elle oscille, un jour favorable au durcissement, un autre promettant : « Nous n’allons pas mettre une femme en prison parce qu’elle a avorté. » Une « modération » tout compte fait assez… modérée.
Partisane d’une ligne dure face à la Chine et à la Russie — elle est la seule à prôner un soutien massif à l’Ukraine elle a séduit de grands donateurs du Parti républicain, comme le milliardaire libertarien Charles Koch, Jamie Dimon, le PDG de la banque JPMorgan Chase, ou encore Reid Hoffman, cofondateur du réseau Linkedln.
Elle prend de la graine
Depuis qu’elle monte dans les sondages, Trump s’intéresse à son cas. Il l’a affublée d’un surnom, « Birdbrain », « cervelle d’oiseau ». Des trumpistes ont déposé une volière avec des graines dedans sur le paillasson d’une chambre d’hôtel où elle logeait. Elle est chouette, la team blagounettes du Parti républicain.
Reste que ses chances sont minces, très minces, sauf si la justice fait chuter Trump. « Elle n’a aucun relais dans la base du parti, c’est l’establishment républicain, agonisant, qui la pousse », estime l’historienne Françoise Coste, auteure de « Reagan » (Perrin). « Trump est donné gagnant dans l’Iowa, le Nevada, et même en Caroline du Sud, où Haley ne dépasse pas 30 %, score très décevant », rappelle Jean-Eric Branaa, auteur de « Géopolitique des États-Unis » (PUF). Elle n’est même pas sûre de se voir proposer un ticket par Trump. « Il cherchera quelqu’un de loyal, et il a l’embarras du choix avec les gouverneures du Dakota, de l’Iowa ou de l’Arkansas. »
Gare à un destin à la Sarah Pain, qui est aujourd’hui une star… de télécrochet.
Anne-Sophie Mercier. Le Canard enchaîné. 19/01/2024
La démocratie américaine est surprenante. Mais n’oublions pas qu’un américain sur deux ne vote pas. Mais on est mal placé pour faire la leçon, chez nous 80% des présidents et ministres sont énarques les 20% restant sortent de l’IEP ou de polytechnique. Alors pour la démocratie on devrait plutot parler d’oligarchie, comme aux USA.