Un lieu qui conte

Une belle découverte…

Anne Brouillard porte un nom météorologique, enveloppant et insaisissable, qui lui va très bien. Mais dans une autre vie, elle s’est sûrement appelée Anne Forêt, tant les arbres l’habitent, amis de haute importance qui peuplent son œuvre avec splendeur et constance.

La question suivante lui fut donc posée tout de go par courriel : « Accepteriez-vous que Télérama vienne à votre rencontre, pour une interview-promenade dans les bois près de chez vous ?»

Sa réponse déroula un rire sous cape, suivi d’un entrain certain : « Ah, ça… Vous souhaitez une interview-promenade ! C’est un nouveau concept ? Mais c’est une bonne idée, je trouve, d’associer les balades dans la nature à tout ce qu’on doit faire ! »

Une semaine plus tard, dans le froid lumineux de décembre, la voilà qui nous précède à l’orée d’une forêt de Belgique, elfe aux cheveux clairs gravissant à petites foulées un sentier de boue épaisse et de feuilles mortes, un large panier garni dans chaque main, un sac à dos tout aussi plein.

Chaque jour, et même parfois la nuit, l’illustratrice jeunesse fend cette forêt qui jouxte sa maison d’Archennes, en région wallonne : « Il m’arrive d’y entrer avec un tas de choses qui occupent ma tête. Et tout à coup, je m’arrête. Comme si les arbres me disaient : « Ça n’a rien à faire ici ! »Au fil des ans, j’ai pris conscience de la place que la forêt occupe dans ma vie, et aussi de la vie qu’elle abrite. Elle n’a pas besoin de nous. Par contre, nous avons besoin d’elle. Pour moi, il y a parfois urgence d’aller la retrouver, avec la sensation de rentrer chez moi. »

Pour y dessiner. Pour y saluer le renard, le chevreuil ou le lapin. Pour y sentir l’écoulement des saisons. Pour y faire son compost. Pour y coller son oreille aux troncs, écouter la rumeur montante des chênes et descendante des hêtres. Et ce jour-là, pour s’y raconter à la faveur d’un pique-nique.

Mais quel pique-nique, mes aïeux, digne d’un conte ! Anne Brouillard s’y entend pour joindre l’utile à l’agréable. Voici la liste complète des ingrédients de ce festin pour deux, fait maison, étalé sous les babines des arbres, comme surgi de ses livres : soupes de légumes, salade de carottes au gingembre, salade de lentilles, endives et luzerne, salade de harengs à l’aneth, crackers au romarin, tartinades de raifort, de betteraves, d’asperges, pain aux céréales, fromages, crêpes et confiture de framboises, vin, bières, thé, café.

Enfin, gâteau de cannelle, gingembre et clous de girofle, dit « gâteau de Véronica », du nom de l’héroïne récurrente d’Anne Brouillard, qui le sert à un chien plein de sagesse aux allures de scarabée dans son album La Grande Forêt (1)

Ce livre magnifique, tout comme une dizaine d’autres (Killiok (1), PetitSomme (2),Nino (3), Les Aventuriers d’un soirs, Pikkeli Mimou (1) ou encore Pizza (4) saisons (4)), témoigne de son grand sens de la convivialité forestière. Quand elle extirpe les victuailles de ses sac et paniers, on s’interroge sur le cheminement du sortilège : est-elle en train de recréer la magie de ses albums ou, à l’inverse, ses images recréent-elles la magie de son quotidien ?

Anne Brouillard fait corps avec la forêt, comme la forêt fait partie intégrante de ses illustrations. Ancrés dans ces lieux à la fois réels et fantasmagoriques dont elle capte les mouvements imperceptibles, ses albums reflètent chaque centimètre carré de sa géographie intime, généalogique, émotionnelle.

Ainsi, le chalet abandonné devant lequel elle déploie sa nappe pour ce pique-nique d’hiver la hante depuis l’âge de 4 ou 5 ans. L’atmosphère de cette cabane nichée dans les branchages, visible des seuls connaisseurs, s’est invitée dans bien des pages de ses livres. Le premier souvenir qu’Anne Brouillard a de cet endroit remonte à sa toute petite enfance : une voiture éclatante, d’un bleu turquoise typique des années 1970, garée au flanc du chalet, lieu de villégiature bien entretenu et fréquenté en famille par les propriétaires.

Un peu plus grande, jouant dans la forêt en compagnie de ses soeurs, elle est retombée sur la maison, envahie de végétation, sans vitres aux fenêtres, avec l’impression que les gens étaient partis précipitamment depuis longtemps, laissant tout en plan. « Forcément, les enfants que nous étions ont été charmées par ce mystère, et c’est devenu notre but de promenade favori ». Jusqu’à ce qu’elles découvrent des yeux fixés sur elles depuis l’extérieur. Un coffre-fort sous une armoire. Des on-dit comme quoi ce chalet serait le camp de base de cambrioleurs. Une tache de sang frais sur l’oreiller. Un saccage à l’intérieur. « On a eu peur, on n’est plus revenues avant longtemps ».

La peur est très peu présente dans les albums d’Anne Brouillard. « La forêt en elle-même n’est jamais effrayante. Le danger ne vient pas des arbres, ni des animaux, mais des humains qui la traversent sans la respecter », explique-t-elle, étonnée, par exemple, que certains se permettent d’y crier. Tout au plus chante-t-elle parfois, pour signaler sa présence à la faune environnante.

Un jour, elle s’est trouvée face à une mère élan aboyant à perdre haleine sa crainte qu’elle touche à son petit. Anne Brouillard a pris le temps de parler doucement à l’animal, qui a fini par passer son chemin. Un élan, dans une forêt de Belgique ? Non, c’était dans une forêt de Suède, autre source d’inspiration de l’illustratrice, peut-être encore plus fortement inscrite dans son ADN.

Si son enfance et le reste de sa vie se sont déroulés sur les terres paternelles belges, des vacances l’ont régulièrement transportée chez ses grands-parents maternels suédois, dans un éden sylvestre baigné de lacs, qui sert de décor à la plupart de ses albums. Les pins ondulant jusqu’à l’ensorcellement, les flaques entourées de neige, les genévriers qui semblent faire des signes, les bébés à tête de mousse luisante, le rocher gravé de hiéroglyphes : tous ces éléments fascinants, convoqués dans son royaume imaginaire, La Chintia, existent vraiment là-bas.

Adulte, elle y est très souvent retournée pour y camper et peindre ses histoires sur place, du bout de son pinceau trempé dans l’eau du lac, avec une peinture à l’oeuf confectionnée par ses soins qui fit le délice des fourmis et des blaireaux. Tout le monde a droit à son pique-nique.

« C’est étrange, les choses existent même quand on ne les voit pas », murmure le chien Killiok, avant de s’endormir, dans La Grande Forêt. Les choses existent-elles plus, quand on peut les regarder à satiété ?

Pour le vérifier, Anne Brouillard a pris une décision majeure. L’été prochain, elle déménagera pour s’installer (définitivement ? « On ne peut jamais le dire ! ») dans le paradis suédois de son enfance, tout près du lac, en bordure de cette forêt qui l’appelle, encore et toujours : « La retrouver, c’est la découvrir sans cesse. Je ne crois pas pouvoir trouver les mots pour décrire tout ce bazar. Chaque fois que j’essaie, ça me semble insignifiant. C’est peut-être bien un coup de la forêt. Elle nous échappe, elle impose le silence ! »


Marine Landrot. Télérama. N°3858-3859. 23dec-05 Janv. 2024


  1. Éd. Pastel.
  2. Éd. Seuil Jeunesse.
  3. Éd. des Éléphants.
  4. Éd. Thierry Magnier.

2 réflexions sur “Un lieu qui conte

    • Libres jugements 26/12/2023 / 11h12

      j’essais Christine, dans la mesure du possible de trouver d’autres éléments, d’autres articles, d’autres réflexions qui cheminent hors des médias habituels, plus avides de mettre en exergue des faits divers ressassés mille fois plutôt que de découvrir ce genre de personne, méritant d’être plus connue.
      Amitiés Michel

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