La force des images

Plus que les mots, les images impact les consciences…

Dans notre monde saturé d’écrans, personne ne s’étonnera que l’image soit devenue si centrale pour la couverture médiatique des conflits et la concurrence des récits à laquelle se livrent classiquement les belligérants. « Cent une tendance lourde qui s’explique par quantité de facteurs, d’abord techniques, analyse Jérôme Bourdon, historien, sociologue des médias, enseignant à l’Université de Tel-Aviv.

Avec les smartphones, il est devenu extrêmement facile de filmer ou photographier soi-même ce qu’on veut puis de le poster sur les réseaux sociaux ». Et dans cet univers numérique qui régit amplement nos vies, les images suscitent davantage de clics que le texte seul, elles possèdent un potentiel de viralité bien supérieur aux mots, n’ayant nul besoin de traduction pour être reçues partout.

Elles s’adressent d’abord à nos émotions.   « Contrairement à la lecture d’un texte qui sera analysé par le cortex préfrontal où se bâtissent nos raisonnements, la vue d’une image est traitée par la partie qu’on pourrait dire « animale » de notre cerveau, explique Didier Courbet, chercheur à l’Université d’Aix-Marseille. Une image forte, qui plus est violente, va générer spontanément une forme de fascination morbide, mais également du dégoût et de la compassion pour la victime. Éventuellement aussi de la peur, si celle ou celui qui regarde ressent un risque pour lui-même. »

En filmant leurs crimes du 7 octobre, y compris les plus abominables (décapitations, éventrations…), et parfois en exultant de joie, sans doute les membres du Hamas cherchaient-ils à galvaniser leurs sympathisants, tout en humiliant et terrorisant des Israéliens dont la vulnérabilité éclatait soudain au grand jour.

En montrant à son tour — le 23 octobre à Tel-Aviv puis dans une trentaine de pays via ses ambassades — un montage de ces vidéos à des médias internationaux, l’État hébreu espérait inverser le rapport psychologique et (re)gagner le soutien des opinions publiques étrangères, choquées par l’intensité de ses représailles. Dans le flux continu auquel nous sommes soumis, une image violente chasse l’autre en permanence. Et une émotion, une incompréhension, une colère prend vite le pas sur la précédente.

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Pour le sociologue, Israël n’en a pas moins commis une faute en projetant, fût-ce à un public averti et restreint, des images du 7 octobre : « c’est une erreur morale, ne serait-ce que par manque de respect envers les victimes. Et penser que cela pourrait faire massivement changer d’avis les opposants à Israël relève d’un calcul bien naïf, même s’il paraît accepté dans le pays ».

Son collègue de Paris-VIII, Ophir Levy, chercheur en études cinématographiques, était réticent à l’idée de voir ces images ; il a fini par s’y confronter. « Autant fouiller sur le Net pour les regarder aurait été pour moi une façon de parachever le geste des terroristes qui n’attendent que cela — donc de devenir le dernier rouage de leur projet —, autant la projection de l’Ambassade avait le mérite de proposer un cadre clair.

Ce n’est pas seulement un déferlement d’horreurs ; le montage est assumé, il utilise différentes sources et précise chacune, pour tenter de reconstruire l’action et de l’inscrire dans un enchaînement de sens répondant à la question : que s’est-il passé ? Après, personne n’est dupe quant à l’intérêt d’Israël à organiser un tel visionnage. De toute façon, face à une image, il faut toujours se demander qui la diffuse, avec quel discours sous-jacent, et en recherchant quels effets. »

En soi, cette bataille de la communication n’est pas nouvelle.

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Reste que l’actuel conflit marque une étape. D’abord en raison de la quantité gigantesque d’images qu’il suscite, provenant de sources qui n’ont jamais été aussi diverses : téléphones, caméras corporelles, caméras de surveillance, satellites, etc. Des images diffusées (en partie) par des médias traditionnels scrupuleux, mais aussi par d’autres, plus ou moins partiaux, quand ils ne sont pas franchement militants — même les milices armées ont leurs chaînes.

Le tout dessine une « tour de Babel informationnelle » où personne ne se comprend, commente le politologue germano-égyptien Asiem el Difraoui, et où, « pour défendre leurs propres intérêts géopolitiques, une multitude d’acteurs internationaux comme l’Iran, la Russie ou les États-Unis se servent largement des images ».

Sans compter toutes celles, innombrables, que charrient les réseaux sociaux… dont certains, tels X (ex-Twitter) ou Telegram, ne s’embarrassent guère de règles de modération. Plus encore : la nature même de ces réseaux incite au partage incessant de contenus spectaculaires, donc à une surenchère d’images choquantes, relayées sans vérification.

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Quoi qu’il en soit, nous voici pris dans une déferlante de photos et de vidéos d’une ampleur inédite et d’une nature terriblement composite. Aide-t-elle à mieux comprendre l’actualité ? Pas sûr, car à tant se démultiplier, à tant être instrumentalisée, parfois trafiquée, l’image perd de son autorité et de sa valeur. « Elle n’est plus perçue comme le reflet d’une réalité incontestable, reconnaît Ophir Levy. De plus en plus, on demande aux images non pas de nous montrer le monde, mais de confirmer l’idée qu’on s’en fait ». […]


Valérie Lehoux. Télérama (très courts extraits). N° 3856. 06/12/2023


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