Jusqu’où ira Israël ?

C’est une course contre-la-montre. Entre une armée israélienne décidée à détruire les capacités militaires du Hamas, et à éliminer son chef, Yahya Sinouar, et le moment où les États-Unis ne pourront plus assumer l’ampleur de la tragédie humaine dans la bande de Gaza, et imposeront un cessez-le-feu. Les Israéliens le savent ; les dirigeants du Hamas aussi ; tout comme les acteurs extérieurs de cette guerre qui casse tous les codes du droit humanitaire et fait un nombre insupportable de victimes civiles.

Cette heure n’est pas encore arrivée : la logique de guerre a repris avec une intensité redoublée le 1ᵉʳ décembre, après une semaine de « pause » ayant permis la libération d’une partie des otages du Hamas.

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La stratégie définie par le conseil de guerre israélien se poursuit donc inexorablement, sans se soucier de ce que pense le reste du monde. L’armée de l’État hébreu s’est lancée à l’assaut de la partie sud de la bande de Gaza. Par les airs et au sol, malgré la densité extrême de population ; malgré l’afflux de déplacés du nord du territoire, auxquels Israël avait ordonné de fuir vers le sud avant l’assaut initial, et qui se retrouvent aujourd’hui piégés, sans issue.

L’armée israélienne leur dit de se rendre à Rafah, la ville frontière avec l’Égypte dont la population a triplé en deux mois, ou dans une safe zone au bord de la Méditerranée, là où vivaient autrefois quelques milliers de colons. Mais deux millions de personnes ne peuvent tenir dans un tel réduit sablonneux sans infrastructures ni sur les terrains vagues de Rafah : c’est une fausse solution « sûre », dénoncée par les organisations internationales humanitaires, à commencer par des Nations unies catastrophées par l’ampleur du désastre.

Les limites de l’influence américaine

L’enjeu est Khan Younès, cet ancien camp de réfugiés des Palestiniens « de 1948 », ceux qui ont fui la création de l’État hébreu il y a sept décennies, devenu au fil du temps une véritable ville chaotique et surpeuplée. Khan Younès, redouté par les soldats de Tsahal au temps de la Première Intifada (1987-1993), est le lieu de naissance et le fief de Yahya Sinouar, le chef du Hamas dans la bande de Gaza, le « cerveau » du 7 octobre. Cet homme de 61 ans, que les Israéliens connaissent d’autant mieux qu’il a passé deux décennies dans leurs prisons, et a été libéré en 2011, en échange du soldat franco-israélien Gilad Shalit, est l’objectif numéro un, à la fois réel et symbolique, de cette guerre.

Réel, car le redoutable Sinouar a pris l’ascendant sur le mouvement islamiste palestinien, et symbolique car sa capture ou sa mort permettrait à Israël de crier victoire ; même si l’élimination d’un chef ne signifie pas, l’Histoire le montre, l’éradication d’un mouvement.

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Si les chefs du Hamas parviennent à survivre jusqu’à la fin de cette phase de la guerre, ils pourront s’estimer gagnants et renforcer leur position de première force politique palestinienne, face à l’autorité discréditée de Mahmoud Abbas. Des vainqueurs paradoxaux, évidemment, à la tête d’un champ de ruines et de cadavres ; mais dans la logique de ce mouvement islamiste, issu des Frères musulmans, survivre à un assaut de l’État hébreu est une victoire en soi.

Les deux adversaires savent que cette guerre ne pourra pas durer avec cette intensité pendant des mois, contrairement à ce qu’assurent les stratèges israéliens. Cela se compte plutôt en semaines. Pour l’heure, les Américains « couvrent l’État hébreu, tout en critiquant haut et fort le nombre de victimes civiles. Ils connaissent les limites de leur capacité d’influence sur les dirigeants politiques et sur l’état-major israélien, même si leur soutien est vital pour la poursuite de la guerre.

Les livraisons de munitions, le déploiement militaire dans la région qui sert de dissuasion à toute extension du conflit par d’autres mouvements affiliés à Téhéran, ou par l’Iran lui-même, et enfin ce parapluie diplomatique incarné par le dernier veto au Conseil de Sécurité devraient offrir à Washington une influence déterminante. Mais si les Etats-Unis critiquent, ils laissent faire. Ils partagent la volonté israélienne d’affaiblir le Hamas, à défaut de pouvoir l’éliminer, et comprennent le désir de vengeance d’Israël, qu’ils tentent de canaliser.

Les européens en ordre dispersé

Arrivera le moment où Washington imposera le cessez-le-feu. La « fenêtre de légitimité » d’Israël, une expression baroque employée par les diplomates, en référence au droit de l’État hébreu à riposter après le choc du 7 octobre, va progressivement se refermer. Beaucoup, dans les opinions mondiales, considèrent qu’Israël a déjà abusé de cette « fenêtre » pour se venger, et commettre à son tour un massacre. Les États-Unis savent que leur soutien à Israël ne fait qu’accroître leur impopularité dans le monde, dans les pays du « Sud global », selon l’expression consacrée, mais aussi dans la jeunesse occidentale, largement acquise à la cause palestinienne dans l’air du temps postcolonial ou « décolonial ». Ils évaluent donc en permanence le coût de la poursuite de leur soutien à cette guerre, avec les résultats de l’action d’Israël.

Les Américains pourraient exiger un cessez-le-feu si la pression internationale devient trop forte, et au cas où la poursuite du conflit se mettrait à nuire à leurs intérêts globaux ; ou s’ils estiment que les objectifs de guerre d’Israël sont inatteignables, qu’ils sont allés aussi loin que possible dans cette voie. Cela donne à l’administration Biden une responsabilité majeure.

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On ne peut pas en dire autant des Européens. Les Vingt-Sept agissent en ordre dispersé, incapables d’avoir une position qui soit autre chose que le plus petit dénominateur commun. Les votes à l’ONU le montrent, avec ceux qui s’engagent pour un cessez-le-feu, ceux qui collent à la position israélienne, et ceux qui préfèrent ne pas avoir d’avis. Ce n’est pas une surprise, plutôt le constat que la politique étrangère commune est un combat de longue haleine, sans doute l’un des plus difficiles.

Reste le rôle de la France, historiquement le pays européen le plus actif sur la question palestinienne, et qui n’a pas encore su offrir une parole forte. Emmanuel Macron a hésité entre la défense du droit d’Israël à se défendre, parfois agrémenté d’un « inconditionnellement » qui colle mal aux images de Gaza, et la recherche d’un plus grand équilibre incluant la nécessité d’une solution politique. Ces hésitations rendent la position française difficilement lisible ; même si à l’ONU, Paris vote pour le cessez-le-feu, contrairement à l’allié américain, au grand dam d’Israël.

Si l’arrêt de la guerre est entre les mains des Américains, il en va autrement de l’« après », cet après-guerre sur lequel règne encore le plus grand flou. Après deux mois de combats, Israël n’a toujours pas dit clairement quelle est sa vision, au point qu’on se demande s’il en a une. Et elle risque de ne pas être la même selon qu’on s’adresse aux alliés d’extrême droite de Benyamin Netanyahou, qui rêvent d’expulser un ou deux millions de Palestiniens vers l’Égypte, la Jordanie ou la Syrie ; au Premier ministre lui-même, qui pense d’abord à son propre avenir politique et judiciaire ; ou à Benny Gantz, l’ancien chef d’état-major devenu politicien, qui a rejoint le cabinet de guerre après le 7 octobre, et est généralement considéré comme celui qui pourrait diriger le pays lorsque les armes se seront tues.

Leur point commun est l’hostilité au discours international qui remet sur le tapis la solution des deux États : leur hostilité commune à un État palestinien à côté d’Israël pèse lourd dans l’équation politique.

L’ampleur de la crise est telle, ses répercussions si considérables, tant sur le plan géopolitique que dans les sociétés occidentales, avec la montée de l’antisémitisme et des tensions communautaires inquiétantes, que les Occidentaux n’ont pas intérêt, cette fois, à détourner le regard une fois les combats terminés.

C’est ce qu’ils ont fait depuis deux décennies, laissant un pourrissement s’installer, générateur de la catastrophe en cours. Le discours rituel sur les « deux États », répété à l’envi avant le 7 octobre 2023 en sachant très bien qu’il n’avait aucune chance de devenir réalité, recouvre une nouvelle urgence. Il reste le seul cadre de référence connu, faute de mieux, mais sa réalisation est d’une complexité extrême en raison du fait accompli de la colonisation.

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Pierre Haski. L’Obs. N° 3089. 14/12/2023


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