La meule dormante.

Qu’on nous donne de l’eau, de la pierre, un béal de poésie et la roue des siècles se met à tourner… Pour le meilleur ou pour le pire.

Le Chevalier de La Mancha n’est pas convié dans ces lignes ; il ferait pour le coup triste figure ! Lui-même, sa flamboyante armure et Rossinante, fier destrier, disparaîtraient sans doute à jamais dans quelque gour insondable des Boutières, sous les yeux écarquillés de Sancho !

En effet, ici, nulle armée de moulins à vent sous la férule d’Éole, ce stratège en courants d’air…

Au fil de l’onde véloce, chérissons plutôt les nymphes de ruisseaux, pacifiques Naïades qui, d’abruptes levades en turbulentes cascades ont bercé le peuple des aulnes de leurs chants cristallins… C’était il y a bien longtemps.

Ce soir, à l’ombre du silence, dans le secret d’un ténébreux thalweg, abandonnée de tous les yeux, se meurt la meule, lithique mémoire grenue. Elle gît là, dans sa gangue de gravats, sous les poutres vermoulues et muettes du moulin oublié.

Ohé, les anciens, revenez-nous !

Compagnons de la trémie, donnez-nous du grain à moudre ! Contez-nous de quelle mouture vous blanchissiez vos nuits !

Et toi, le petit meunier en germe qui menais l’âne lesté de froment, combien de sabots as-tu usés sur le sentier des illusions ?

Au gré des crues, des étiages, siècle après siècle, la roue cadençait l’eau vive du canal.

« Écoute s’il pleut », disait le patron sous l’édredon à sa patronne, au sortir de l’étreinte, dans le souffle qui passe… Écoute s’il pleut…

C’est par une nuit d’orage aux lueurs dantesques que tout s’arrêta. Nulle chronique ne mentionne la date lointaine de l’impact écarlate. Dans le ravin sans nom, un vieux fayard, doyen de la sylve alentour, se souvient qu’il fut jadis témoin du drame.

Un lourd secret, qu’on ne saura jamais, habitait le meunier. Près du couple enlacé pour l’éternité, on trouva, gravé dans le séculaire plancher fariné, ce dicton ancestral : « Quiconque est attaché à la roue du moulin est sujet à être tourné par le diable ».


Daniel Loubersac. Recueil « Illusoires courtes d’Ardèche et d’Ailleurs » Ed La Calade


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