Il contemplait le ciel, à moins que ce soit l’inverse car un gros nuage stationnait au-dessus de lui, percé de deux trous béants parfaitement circulaires qui pouvaient passer pour des yeux dont émanait une luminescence diffuse.
Il se détourna de ce regard nébuleux pour se rendre en des contrées célestes plus libres, se demandant comment venait le bleu au ciel, comment ce vide infini pouvait prendre une teinte d’une telle profondeur. Étant à court d’explication, il revint sur terre et observa sa femme au travail dans le champ d’en face. D’où il se trouvait, assis sur la murette qui jouxte la maison, il la voyait courbée sur ses plantations, affairée à quelque tâche de désherbage ce qui demande, comme chacun sait, une patience infinie et un travail quasi quotidien. Il enviait son caractère de lutteuse et l’avait d’abord aimée pour cette qualité.
Il soupira, ayant pour sa part horreur des tâches agricoles. Non que la terre soit trop basse mais parce que son odeur lui évoquait invariablement la mort qui le hantait en permanence. Il ne voyait aucune bizarrerie à cette obsession, sachant que chaque être humain est tout aussi préoccupé que lui par cette question, mais il ne comprenait pas comment on pouvait donner le change et montrer bonne figure face à cette perspective inéluctable. On lui reprochait cette attitude délétère qui, selon lui, n’avait pourtant rien à voir avec de la lâcheté mais plutôt avec un excès de lucidité, une tare dont il souffrait depuis toujours.
Oh ! Comme il aurait aimé la vie sans cela !
On, pour l’instant, s’escrimait à ras de terre, éradiquant liseron, chiendent et autre engeance des jardins.
- Si tu riais un peu, lui répétait-elle, la vie serait plus agréable pour tout le monde. J’en ai assez de supporter un tel rabat-joie. Tu manques d’appétit pour la vie ! C’est héréditaire, vous êtes tous pareils dans ta famille : Sans appétit !
- Je te signale que je suis un enfant de l’assistance et que j’ai été élevé par des parents nourriciers. Où est l’hérédité ?
- N’empêche, tu leur ressembles. Tu es amorphe ! Et même, un zombi !
Le dictionnaire le renseigna.
Amorphe : Se dit d’un individu à la sensibilité passive, sans initiative et sans volonté.
Jusque-là, il n’était pas en désaccord, cette définition pouvait s’appliquer à lui. Sa fameuse lucidité, toujours ! Mais, zombi, autrement dit : mort-vivant, ça non ! Elle exagérait.
Même triste, morne et écrasé par son fardeau intime, il était bien vivant, la preuve : ses rhumatismes le faisaient terriblement souffrir. Seuls les vivants peuvent souffrir, non ? Est-ce que ce genre de tourment nécessite un tel enthousiasme pour ce qu’on appelle la Vie ?
Un jour, il répondit à On :
- Ce qu’il y a, vois-tu, c’est que je ne suis pas fait pour ce monde !
- Ton orgueil te perdra ! lui asséna-t-elle avant de retourner à ses tâches coutumières.
Il savait qu’elle avait raison mais ne l’aurai reconnu pour rien au monde.
Il sursauta quand elle lui secoua l’épaule car, tout à son broyage de poudre noire, il ne l’avait pas entendue arriver. Quelque peu paranoïaque, il la suspectait de toujours chercher à le surprendre dans ses errances et ses erreurs. Elle ne lui passait rien et il lui fallait l’écouter des heures disserter sur ces faits microscopiques qui, selon elle, éclairaient sa personnalité globale.
- Tu t’attaches trop aux détails, répondait-il. L’univers se fout bien de tout ça. Un homme est fait d’autres choses que de ces mesquines poussières du quotidien.
- Tu ne sais pas de quoi tu parles mon pauvre ami, grondait-elle en retour. Qui fait les poussières ici, qui tient la maison propre et qui salit ?
Que répliquer à de tels poncifs si éloignés de la vérité qui l’habitait ? Au fond, personne ne pourrait jamais le comprendre, il était un poète aux ailes rognées. Et pas seulement les ailes.
Elle lui jeta un regard mauvais, celui-là même qui éradiquait l’oïdium des tomates et la rouille du groseillier, qui décimait des colonies de pucerons aussi bien que le plus puissant insecticide.
- Et si tu allais cueillir les haricots verts au lieu de bailler aux corneilles !
Les haricots verts. Pourquoi pas après tout. Ça ou se ronger les sangs pour rien… Il décourba son dos et se dirigea sans enthousiasme vers les raies de haricots.
- Tu n’oublies rien ? lui lança-t-elle, les mains sur les hanches. Il se retourna, interrogateur.
- Cherche et tu trouveras !
- Le panier ? bredouilla-t-il.
- Tu vois, quand tu veux ! conclut-elle.
Il traîna encore un peu à récupérer l’indispensable panier et à enfiler ses vieilles savates avant de s’accroupir pour commencer sa cueillette. Le carré de haricots se trouvait encore à l’ombre mais les nuages avaient disparu et le ciel au-dessus était maintenant intégralement bleu, intégralement vide. Il écarta la jungle des feuilles pour débusquer les haricots qui s’y cachaient.
De loin, elle lui cria d’utiliser ses deux mains pour cueillir et de faire attention aux fleurs. Il ne l’entendit pas, ses mains travaillaient mécaniquement, déconnectées de son esprit qui vagabondait en des territoires exotiques, lointains et inextricables. Il visitait des mondes végétaux inexplorés, se perdait dans une lumière verte habitée d’animaux fabuleux, massacrait les haricots verts…
Il travailla ainsi une heure pleine sans même s’être rendu compte de son effort tant sa chevauchée onirique l’avait entraîné loin. Il se releva avec un soupir de souffrance — ses rhumatismes — se déplia lentement, fit quelques mouvements de cou pour en déverrouiller les cervicales et se dirigea vers la terrasse où son esprit pourrait continuer à vagabonder tandis qu’il couperait les extrémités des haricots et vérifierait que les plus gros sont sans fil. Ce serait un moment de paix, une oasis de tranquillité qui pourrait presque lui donner envie de croire la vie facile et, en tout cas, le rendre à ses rêves égoïstes.
C’était sans compter sur elle. Il venait d’équeuter quelques centaines de haricots quand il sentit sa respiration contre sa nuque. La brûlure de ce souffle lui indiqua immédiatement dans quelle humeur elle se trouvait. Ses muscles dorsaux se contractèrent et il sentit une rigole glacée couler entre ses épaules tendues et brûlantes.
La tempête suivit immédiatement. Il eut envie de hurler mais ne hurla pas. Les bribes de son rêve exotique disparurent, balayées par le torrent de paroles mauvaises, entraînées vers les horizons désertiques de son univers réel à nouveau borné.
- Tu vois ce que tu fais ! Non mais tu te rends compte ! Tu réfléchis à quoi ? Quand est-ce que tu auras les pieds sur terre ? Quel mépris pour mon travail !
Elle brandissait une poignée de haricots pas plus épais qu’une queue de lézard.
- Ce n’est pas croyable ! On s’escrime et monsieur saccage. Tu n’as pas vu qu’ils étaient trop petits ? Ils sont à peine sortis de la fleur !
Sa mauvaise foi proverbiale l’aurait poussé à protester mais il resta muet. Il savait, au fond, n’avoir eu aucune attention pour sa tâche. Ses mains avaient travaillé sans précaution et il était inutile qu’il évoque le pays merveilleux ou il avait voyagé durant ce travail machinal.
Pourtant si, il osa répondre :
- Il n’y en a pas tant, des petits ; ce n’est pas si grave…
- Pas tant que ça ! Pas tant que ça ! Tu mériterais des gifles. Tiens, on va voir !
Elle s’installa à ses côtés et, les mâchoires crispées sur sa colère, commença à trier les haricots. Les normaux en un tas, les acceptables en un autre et les minuscules en un troisième. Il l’imita, rangeant consciencieusement les haricots selon les catégories qu’elle avait déterminées, épiant sur son visage un signe de radoucissement.
Le tas de minuscules grossissait. Elle était furibonde et, quand l’orage éclata de nouveau, il eut envie de pleurer, se mordant les lèvres et retenant ses larmes comme il l’avait fait si souvent dans son enfance sous les horions de son père nourricier.
Il mobilisa pourtant son courage :
- Ce n’est rien, je vais les ranger dans des sacs différents pour les mettre à congeler.
Elle se leva si brusquement que sa chaise tomba.
Tétanisé, il la regarda rejoindre le champ.
Il plaça les haricots dans trois sachets de plastique selon leur taille, inscrivit la date et leur grosseur sur les sachets, marcha vers la grange où se trouvait le congélateur. Il poussa la porte, refoula un sanglot et disparut dans l’obscurité.
Quand elle revint du champ, elle s’étonna de ne pas le trouver assis devant la table. La cuisine était déserte. Elle l’appela, fit le tour des pièces, descendit à la cave où il avait ses habitudes lorsqu’il avait besoin de réconfort.
Personne.
Elle ravala ses récriminations, avisa la porte entrouverte de la grange et s’y dirigea d’un pas décidé. Elle scruta la pénombre et ne le découvrit qu’en levant les yeux, se balançant à cinq mètres du sol au bout d’une corde fixée à la poutre maîtresse de la charpente. L’échelle qui lui avait servi à grimper pour installer la corde était toujours en place. Un rayon de soleil passant par une tuile brisée dansait sur le visage du pendu. Elle porta la main à sa poitrine et tomba inanimée.
Plus tard, quand il fut enterré et que la vie eut repris son cours, on la vit errer comme une âme en peine, en proie à une tristesse insondable. Certains affirmèrent que la perte de son souffre-douleur était la cause de son désarroi. C’était peu charitable car, en vérité, et elle ne le comprenait pas, la disparition de son compagnon avait été comme la perte d’une partie d’elle-même.
Elle lui avait mené la vie dure mais elle n’aurait jamais défini autrement son attachement à lui que par le mot amour. Il n’avait laissé aucune explication. Ce n’était tout de même pas cette malheureuse dispute qui avait pu… Elle songea que le suicide est souvent la vengeance des faibles et lui en voulait terriblement.
Elle perdit le sommeil, se mit à boire et délaissa ses plantations. Tout devint désolation autour d’elle. Même le chat disparut un jour sans jamais plus donner de ses nouvelles.
Le congélateur se vida, à l’exception des trois sachets de haricots fatidiques. Elle finit par consommer les gros et les moyens mais abandonna à leur solitude glaciale les minuscules, les extras fins qui avaient causé le drame. Pourtant, n’aimant pas gaspiller, elle ne se résolvait pas à les jeter.
Quand l’hiver s’installa, ressentant une impérieuse nécessité de verdure, elle se décida à cuire les fameux haricots. Elle frémit en lisant la date inscrite sur le sachet, l’ouvrit du bout des doigts et ferma les yeux en versant les haricots dans la passoire pour les mettre à dégeler. Il y en aurait eu suffisamment pour deux. Un étrange sentiment de colère tissé de tristesse la fit jurer entre ses dents.
Au moment de les jeter dans l’eau bouillante, elle aperçut le carré de papier. L’encre était un peu délavée mais l’écriture, dont elle reconnut la forme, était parfaitement lisible.
Deux mots étaient inscrits : Bon appétit !
Joël Hamm. Recueil de nouvelles « Ivresse de la chute ». Extrait.