Juste… Aragon

Je ne pense à rien, je sens un à un les plis des draps et les plis du silence. Je ne pense à rien, je m’étends de toute la longueur de ce corps à moi je replie un bras sous ma tête, elle roule sur ce bras nu ma tête qui ne pense à rien. L’oreiller me semble immense, il occupe le peu de conscience qui flotte en moi puis qui descend le long de moi je m’enfonce avec ce peu de lueur dans la nuit comme dans une barque immobile étendu et vaguement je bouge et la barque avec moi mes épaules mesurent la barque l’oscillation de la barque

Cela ne rime rime rime
Cela ne rime rime à rien

Je ne pense à rien pas même à ce cœur qui parle un langage précipité. Je n’entends pas mes nerfs qui doivent me donner l’air d’être un violon pour les yeux de l’ombre. Je ne suis que mon poids d’homme sans compter les chagrins. J’évite les murs de ma tête où prendrait sens en se heurtant cette douleur potentielle, il faut savoir éviter les murs de sa tête et tâcher de passer la nuit pilote habile à l’angle mort des vagues. Il faut nageur se laisser porter se hâter soudain pour n’être point le jouet des brisants prendre l’aisance de la mer.

Cela ne rime rime rime
Cela ne rime rime à rien

Je ne pense à rien je m’appuie à toi sans penser à toi autrement que de ce corps contre ton corps je me penche sur ton épaule et je m’appuie à ton dos comme l’écolier sur le pupitre noir où il cache tant de merveilles, mais incapable pour l’instant d’énumérer seulement ses trésors et sa joue est fraîche, elle rêve à quoi voilà lui n’en sait rien pas plus que moi qui ne suis que mon souffle et ma chair inquiète une bête de jour égarée au fond de cette caverne obscure ignorant ce que recèle cette absence des choses visibles ce pupitre noir de la nuit cette réserve aveugle de rêves sourds.

Cela ne rime rime rime
Cela ne rime rime à rien

Je ne pense à rien rien n’habite cette forme étrange de moi ni la peur ni l’inconfort d’être ou l’impatience et le temps je n’écoute pas ce qui craque un meuble ou le plancher là-haut peut-être au-dehors un passant à cette heure improbable ou simplement en moi quelque saute d’artère une illusion de l’oreille une sonnerie à ce téléphone intérieur par quoi je ne communique avec personne ou c’est avec un monde sans annuaire indicatifs numéros d’appel et l’appareil à son voyant n’est de chiffres connus ni de lettres latines rien ne permet ici de former Archives Babylone

Cela ne rime rime rime
Cela ne rime rime à rien

Je ne pense à rien qu’à la rime à des mots qui ne riment pas. J’ai toujours trouvé singulier le destin sombre de ces mots-là qui sont impairs lourds désorientés nocturnes d’être sans écho sans répons sans reflet ces mots dont il n’y a point de raison qu’on ait jamais dressé l’index inutiles au vers à la lèvre déconcertants mots qui ne font jamais paume à une autre paume échange de regards mots comme des baisers perdus, songes dispersés, sanglots muets, fissures du langage, ô volcans éteints

Cela ne rime rime rime
Cela ne rime rime à rien

Cela ne rime à rien de ne pas dormir sans penser cela ne mène à rien de demeurer ainsi dans la posture de celui qui dort ou qui pleure ou qui rêve ou qui se ronge et de ne pas dormir de ne pas rêver ni se ronger de rester là comme en suspens entre la veille et le réveil entre le calme et la tempête entre savoir et le mystère entre se taire et crier, rester là comme une graine qui attend le vent une étoile de mer sur le sable à marée basse une chanson déchirée ah je vous dis que cela n’a raison ni rime, je vous dis que cela que cela ne rime.

Cela ne rime rime rime
Cela ne rime rime à rien


Aragon. Extrait du recueil « Elsa ».


Identifier vos commentaires ; sinon c'est direction poubelle.