Expression
Pendant tout le Moyen Âge, et même plus tard, les légumes ont constitué le plat du pauvre, de tous ceux qui ne pouvaient s’offrir de la viande, l’alimentation noble.
On cultivait les pois, les fèves, les poireaux, les « panais » devenues carottes, les navets, les raves et le plus commun de tous, le plus abondant, sur qui l’on peut toujours compter en cas de disette : le chou. Le chou pommé, vert, vivace, qui ne craint pas la gelée, au contraire qui se rit du mauvais temps, a engendré nombre de locutions qui vont de « bête comme un chou » — forte tête, mais peu pensante ! — à « aller planter ses choux », symbole du jardinage forcé, par déception.
Mais, le problème avec les légumes, c’est de les assaisonner.
Du chou cuit à l’eau n’est pas ce que l’on pourrait appeler un régal. Aussi pauvre que l’on soit, il faut tout de même un bout de lard, un petit morceau de quelque chose — ce que rappelle le proverbe : « Ce n’est pas tout que des choux, il faut encore de la graisse! » Il est donc naturel que faire ses choux gras soit devenu une proposition alléchante, le signe que tout va bien dans la marmite. Au XVᵉ siècle l’expression avait le sens de se goberger :
Et aussi d’en faire ses choux gras,
Ses grans chieres, ses ralias
De gueulle… (Coquillart.)
Au XVIᵉ, elle avait à peu près le sens actuel : « On dit qu’un homme fait ses choux gras de quelque chose, lorsqu’il fait bien ses affaires, qu’il fait de grands profits en quelque chose », dit Furetière.
Simplement, on a fini par s’apercevoir qu’il y avait toujours quelque abus dans les « bonnes affaires », et sous les grands « profits » des cuisines assez peu avouables!
Les fameux choux gras en ont pris un léger goût de scandale !
Les bonnes choses n’ont qu’un temps, comme le dit également le vieil adage : « Toujours n’aurez vous mie pêches moles, et raisins doux et noix nouvelles ».
Claude Duneton. « La puce à l’oreille »