Infos de Birmanie …

Malgré le succès électoral de son parti en novembre dernier (ou à cause de cette victoire), Mme Aung San Suu Kyi a été arrêtée ce lundi matin (à peine plus dix ans après sa libération en novembre 2010), et son gouvernement démis.

Les généraux birmans ont repris la main. La volonté de l’« icône de la démocratie » de pactiser avec l’armée, au point d’abandonner à leur sort une partie des prisonniers politiques et de rester muette devant les exactions contre les Rohingyas, n’aura pas suffi : les militaires, inquiets après sa tentative avortée de réformer la constitution vers plus de démocratie en mars, veulent tout le pouvoir (politique et économique), bien qu’ils aient gardé de nombreux rouages entre leurs mains (comme le montrait ce reportage), un an après la première élection de Mme Suu Kyi.

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Depuis le 1er novembre 2016, près de trente mille Rohingyas, victimes d’exactions, ont fui la Birmanie. Si Mme Aung San Suu Kyi a instauré une conférence de paix avec tous les groupes armés, les divisions ethniques demeurent. Un an après son élection, toujours tributaire des généraux, elle doit aussi faire face aux problèmes économiques intérieurs.

Depuis leur entrée au Parlement, en mars 2016, les 390 élus de la Ligue nationale pour la démocratie (LND, le parti que dirige Mme Aung San Suu Kyi) logent dans les bâtiments monotones d’une ancienne résidence de l’armée à Naypyidaw, la capitale birmane.

Lors des législatives du 8 novembre 2015, leur formation a remporté 75 % des sièges. À 8 h 20, comme tous les jours lors des sessions parlementaires, ils enfilent leur tenue : costume de leur région pour les députés des minorités ethniques ; kaung paung, le turban traditionnel, pour leurs homologues bamars (majorité birmane).

Enfin prêts, tous cadenassent les portes de leurs chambres rudimentaires. Pas question d’être en retard. Des motards les attendent : les fonctionnaires du ministère de l’intérieur s’assurent qu’ils montent dans les minibus, avant de les escorter jusqu’au Parlement.

Sur les gigantesques avenues à l’allure martiale, leur convoi semble bien vulnérable. Les barrages militaires placés à l’entrée des axes menant à la Chambre se referment derrière eux.

Il faut assurer la sécurité des nouveaux députés, affirment les soldats en faction. Mais quelle menace pèserait sur ces représentants triomphalement élus ? « L’armée ! », répond le député Win Htein, un fidèle de Mme Suu Kyi, conscient du paradoxe que suggère sa réponse : « À tout moment, nous pourrions être emmenés en prison, ironise-t-il. L’idée nous a effleurés les premiers jours où nous montions dans ces bus. »

Des députés tenus à l’obéissance

Ce tableau quotidien illustre le scénario qui se joue en Birmanie (Myanmar). Celui d’une démocratie naissante encadrée par une junte militaire qui, depuis 1962, sous différentes formes et sous des acronymes alambiqués, dirigeait le pays.

Une évolution plus qu’une révolution, souligne le journaliste Myint Zaw : « Les généraux ont pris l’initiative du changement. Et ils sont incontournables. » Certes, la dictature n’est plus, mais ce premier gouvernement civil doit se satisfaire d’une Constitution écrite en 2008 par et pour l’armée.

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Négocier avec la Tatmadaw (l’armée) est essentiel pour avancer sur la question cruciale de la paix avec tous les mouvements ethniques armés. Mais comment faire la paix quand le pays n’a connu que la guerre depuis l’indépendance, en 1948 (1) ? Volontariste, Mme Suu Kyi a convoqué, du 31 août au 4 septembre 2016, une conférence dite de « Panglong du XXIe siècle » — en référence à celle organisée par son père en 1947, qui avait dessiné les contours d’une Union birmane. Car, « sans la paix, nous ne pouvons répondre aux besoins des citoyens », a-t-elle affirmé à l’ouverture des débats.

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Le gouvernement civil ne maîtrise ni les forces armées ni la fonction publique dans son ensemble. Les ministères-clés de la défense, des affaires frontalières et de l’intérieur lui échappent : ils sont réservés à des militaires. Comment le gouvernement peut-il insuffler ou faire appliquer sa politique si la loyauté des fonctionnaires lui échappe ?

Quelques mois après leur prise de fonctions, certains ministres LND peinent toujours à imposer leurs vues. Ainsi, au ministère de l’information, M. Pe Myint fait figure de novice. On le sent gauche, égaré dans son immense bureau. Son agenda est géré par les fonctionnaires. Ceux-ci travaillaient déjà pour son prédécesseur. Le chef de l’administration du ministère, en poste depuis quinze ans, est d’ailleurs persuadé qu’aucun changement fondamental n’interviendra avec ce gouvernement.  […]

Avec la levée des sanctions économiques américaines, annoncée en septembre 2016, durant la visite officielle de Mme Suu Kyi à Washington, et effective depuis octobre, le gouvernement a perdu un moyen de pression sur les généraux.  […]

Durant des années, l’armée a assuré l’enrichissement des hauts gradés en développant des consortiums impliqués dans tous les secteurs de l’économie. Un véritable État dans l’État (8). L’extraction du gaz, des pierres précieuses et des ressources naturelles dans des zones où vivent les minorités ethniques a servi de manne.  […]

Le gouvernement de Mme Suu Kyi souhaite remettre à plat les licences octroyées pour l’extraction minière dans cet État. « Une manière d’assurer une plus grande transparence, commente Carine Jaquet. Cela pourrait ouvrir un espace de discussion salutaire. » Mais, avec la levée des sanctions, les entreprises liées à l’armée pourront s’associer à des investisseurs occidentaux. Une très bonne nouvelle pour leurs actionnaires — les membres de l’institution militaire.

Min Zin insiste, lui, sur les dangers de déséquilibre dans la répartition des richesses : « Si nous parlons constamment de paix sans prêter attention à la pauvreté, les problèmes vont surgir. L’écart entre les riches et les pauvres est terrifiant (9).  » Un tiers seulement de la population a accès à l’électricité.  […]

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Soixante-dix pour cent des 51 millions de Birmans vivent de l’agriculture. Mais la confiscation des terres pour des projets de développement ou par des entreprises cronies augmente le nombre de paysans sans ressources.

Selon M. Sein Win, député LND responsable du dossier, cité par l’agence Reuters, un à deux millions d’hectares de terrains agricoles auraient été confisqués. L’accaparement des terres s’est accéléré dans les années 2000. Le nouveau gouvernement a promis de les redonner aux propriétaires spoliés en une année, d’ici à avril 2017. Une gageure…

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Des militants des mouvements sociaux et des intellectuels craignent qu’un pacte d’élites ne se noue entre le parti de Mme Suu Kyi et les héritiers de la junte, au détriment d’une population pauvre et peu instruite.  […]


Christine Chaumeau – Journaliste. Le Monde Diplo – Titre original : « L’icône de la démocratie birmane ménage les militaires ». Source (Extrait)


  1. Lire Renaud Egreteau, « La Birmanie en liberté surveillée », Le Monde diplomatique, décembre 2015.
  2. Connue pour ses liens étroits avec la Chine, l’Armée wa administre un large territoire dans l’État shan. Cf. « Panglong fractures with UWSA delegation’s indignant exit », Myanmar Times, Rangoun, 2 septembre 2016.
  3. L’Armée taang de libération, l’Armée de l’Arakan et l’Armée de l’alliance démocratique nationale de la Birmanie.
  4. Nyan Hlaing Lynn, « Min Zin : “It is essential that the democratic transition not be derailed” », Frontier Myanmar, Rangoun, 23 septembre 2016.
  5. Bertil Lintner, « Burma’s misguided peace process needs a fresh start », The Irrawaddy, 11 octobre 2016.
  6. « Min Zin : “It is essential… », op. cit.
  7. L’embargo sur les armes imposé en 1993 avait été complété à partir de 1997 par l’interdiction des investissements américains.
  8. Lire André et Louis Boucaud, « Valse-hésitation des dirigeants birmans », Le Monde diplomatique, novembre 2014.
  9. « Min Zin : “It is essential… », op. cit.
  10. Mme Suu Kyi a nommé M. Kofi Annan à la tête d’une commission de conciliation pour tenter d’apaiser les tensions dans l’Arakan. Lire Warda Mohamed, « Des apatrides nommés Rohingyas », Le Monde diplomatique, novembre 2014.