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Après plusieurs dizaines d’années d’abandon, le château Rothschild de Boulogne-Billancourt (un magnifique bâtiment néoclassique édifié en bord de Seine et près du bois de Boulogne ) devrait sortir de l’état de ruine.

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Au coeur de l’intrigue, de lucratifs droits à construire et une altesse royale : le prince saoudien (et ancien ministre du Pétrole) Abdul Aziz ben Fahd.

Après l’achat du château par ce dernier, en 1986, Boulogne est devenu le centre d’un tourbillon de personnages pittoresques, de promoteurs français et libanais, d’avocats de tous pays, d’émissaires de sociétés basées au Luxembourg, aux Pays-Bas et en Suisse.

Concours de pigeons

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Le 1e mars 2016, le château Rothschild devient finalement la propriété de Novaxia, une société parisienne d’investissement immobilier spécialisée dans les lieux prestigieux (elle a notamment été choisie pour la transformation de l’hôpital parisien de l’Hôtel-Dieu). Mais un coup de théâtre survient quand, peu de temps après la vente, les avocats d’Abdul Aziz ben Fahd déposent une plainte pour abus de confiance auprès du juge Renaud Van Ruymbeke.

Leur royal client, râlent-ils, s’est fait pigeonner et n’a pas touché un radis sur le prix de la cession. Dans leur collimateur : l’avocat bruxello parisien Alain Bel, qui a imaginé une cascade de sociétés afin de gérer les intérêts du prince. Le fiscaliste, selon eux, a barboté une partie du fruit de la vente et a bradé pour 9,3 millions d’€ un domaine dont ils estiment, eux, la valeur à 36 millions.

Mis en examen en 2018 pour abus de confiance, Alain Bel nie toute malversation. Il riposte en claironnant que les vrais proprios sont, en vérité, les deux oncles de Son Altesse, les cheikhs Ibrahim. La plainte, pour lui, est donc nulle et non avenue !

Problème : aucune preuve formelle ne permet de trancher entre les deux versions.

Pour finir de tout embrouiller, le prince ne peut même pas être entendu par le juge. Son cousin, le prince héritier Mohammed ben Salmane, l’a placé en résidence surveillée, comme il aime à le faire avec les puissants du royaume qui prennent trop la lumière…

Béton voyageur

Seule certitude : le château Rothschild ne vaut plus les 36 millions réclamés par les Saoudiens. Les règles d’urbanisme ont en effet changé. La constructibilité des 5 hectares de parc accompagnant le monument (et que les promoteurs souhaitaient lotir) est passée de 11.000 à 6.000 m2.

Ces hectares constructibles valorisent tout de même le domaine à une bonne vingtaine de millions, soit le double de son prix de vente officiel. Mais, si incroyable que cela puisse paraître, Novaxia, le nouvel acquéreur, a annoncé qu’il renonçait à ce flot de pognon !

Trois ans après avoir acheté le domaine, son PDG, Joachim Azan, a proclamé, en octobre, que, tout bien pesé, il préférait jouer les princes charmants en se contentant de restaurer le château dans son état d’origine pour le louer ensuite à de richissimes clients. Une nouvelle qui, à quelques mois des municipales, tombe à pic pour la mairie de Boulogne.

Certains mauvais coucheurs doutent pourtant de l’amour de Novaxia pour les vieilles pierres. Ces sceptiques relèvent que la possibilité de construire les 6 000 m2 n’a pas été rayée des documents officiels mais juste mise en sommeil. Et que ce béton, comme par enchantement, pourrait bien resurgir, une fois les élections passées. Et l’affaire judiciaire oubliée…


Cinq centimes pour le fisc

La vente par les Saoudiens, pour 9,3 millions d’euros, du château Rothschild aux Français de Novaxia a donné lieu au paiement au Trésor de droits d’enregistrement de… 5 centimes. Au lieu des 465.000€ normalement exigibles, au taux de 5%, sur le prix de cession. Pour réaliser ce miracle légalement, Novaxia a d’abord acquis pour un euro symbolique la société Jogo, qui possédait le château, et les droits ont été réglés sur cette maigre base. Puis la société française a versé les millions manquants à une boîte luxembourgo-hollandaise, assurant qu’il s’agissait là d’un « remboursement de créances » du même montant (qui n’était, lui, nullement taxable).

Simple, efficace et imparable…


Hervé Liffran. Le Canard enchaîné. 06/11/2019