Les risques d’un pouvoir sans contrôle démocratique.

Alors même que le pouvoir tend à se déplacer de l’État-nation vers des instances supranationales, l’autorité politique reste, en France, concentrée sur la fonction présidentielle. Pour changer de cap (1), les citoyens, le peuple, ne devraient-ils pas refuser d’aliéner leur souveraineté et établir à tous les niveaux leur participation et leur contrôle ?

Un avis avant de poursuivre. Cet article date de 1995 même s’il garde en grande partie son actualité, il vous faudra faire des ajustements sur certains faits ou dates référencées. MC


Comment s’en débarrasser ? Depuis trente-cinq ans, en France, la présidence de la République empoisonne et pervertit la vie politique, dénature les institutions républicaines et laisse la nation loin de la maturité démocratique de ses partenaires européens.

Infantilisé, l’électeur est invité à confier son destin, pour sept cinq ans, à un homme seul, aux pouvoirs exorbitants, dont on attend qu’il résolve tous les problèmes, du chômage à la sécurité routière, de la sauvegarde de la pêche artisanale à la fixation de l’horaire d’été, des inondations aux incendies de forêt.

Car c’est bien de cela qu’il s’est agi dès le début de la Ve République, par la volonté de son fondateur. « Le président (…) est l’homme de la nation, mis en place par elle-même pour répondre de son destin, affirmait le général de Gaulle. L’autorité indivisible de l’État est confiée tout entière au président par le peuple qui l’a élu ; (…) il n’en existe aucune autre, ni ministérielle, ni civile, ni militaire, ni judiciaire, qui ne soit conférée ni maintenue par lui (2). » Une nation, un peuple, un chef, à qui l’on confie son destin, voilà qui rappelle quelques fâcheux souvenirs. Et pour ceux qui n’auraient pas tout à fait compris, le premier ministre de l’époque, lui-même futur président de la République, Georges Pompidou, en rajoutait une louche : « Il ne s’agit pas pour les Français de choisir leur avenir. Il s’agit de choisir l’homme à qui ils confieront cet avenir pour sept ans (3). »

Nous en sommes toujours là : l’un promet « un nouvel avenir » ; tandis qu’avec l’autre, ô miracle, « tout redeviendra ouvert, tout deviendra possible (4) ». Fâcheuse tendance des candidats à jouer les diseurs de bonne aventure et à confondre l’avenir de leur carrière avec celui de la France.

Tous ces propos n’ont certes rien à voir avec la tradition républicaine et démocratique et bien peu avec la lettre et l’esprit d’une Constitution pourtant très soucieuse de la fonction présidentielle où l’on chercherait en vain une quelconque référence au destin. Cela n’a pas empêché leurs auteurs et tous les présidents qui se sont succédé de violer sans vergogne, avec la complicité de légistes serviles, des institutions qu’ils avaient précisément pour mission de garder. On a feint de croire qu’une interprétation abusive ne survivrait pas au général fondateur ; trente ans et quatre présidences plus tard, il faut déchanter : la pratique a légalisé le flagrant délit continu. […]

Certains médias le répètent comme une évidence, eux qui depuis longtemps se sont appliqués à abêtir l’électeur. De Georges Pompidou à François Mitterrand Emmanuel Macron, une certaine France aime à contempler sur écran la belle image du président parti en fin de semaine dans sa résidence de campagne, la serviette bourrée des « grands problèmes du pays », qu’il traitera seul, au coin du feu, en chandail et pantalon de velours, avant de rentrer annoncer la solution aux Français, incapables majeurs.

Chacun sait pourtant que, dans nos sociétés, les décisions politiques, le plus souvent collégiales, sont l’aboutissement d’une démarche, longue et complexe, reposant sur des compétences diversifiées et spécialisées qu’aucune personne ne peut maîtriser seule, mettant en rapport des intérêts contradictoires pour aboutir à un compromis négocié collectivement et généralement provisoire. […]

Personnalisation spectaculaire

[…] Qui prendra la mesure de l’influence réelle exercée dans l’ombre par les « hommes du président » ? Personne, ou presque, ne connaît leurs noms et leurs fonctions, sauf ceux qui, à tous les échelons du gouvernement et de l’administration publique, savent qu’aucune décision d’importance ne peut être prise sans l’aval de ces pythies disant la volonté du prince.

L’un d’entre eux a raconté avec une innocence calculée, dans un volumineux document, l’absolutisme présidentiel et le mélange des genres quand le chef de l’État décide de la surface des pelouses du parc de La Villette, des mentions au baccalauréat, du prix de l’essence ou de l’enseignement de l’histoire, tandis que son conseiller spécial intervient lourdement dans les restructurations industrielles, le plan d’austérité, les négociations internationales ou les interventions militaires (5). L’autorité arbitraire de ces hommes, ignorés des institutions, exercée sans aucun mandat populaire ni contrôle démocratique, fut et reste à la mesure des pouvoirs accaparés par le président. Lesquels dépassent largement les capacités d’un homme généralement hors d’âge, tout à son rôle de figurant suprême sous le feu des projecteurs.[…]

Aucune argutie juridique ne peut justifier les pouvoirs usurpés par les présidents successifs. […]

Soumission volontaire

En une génération, le présidentialisme autocratique à la française a fait école. Non seulement il est le modèle dominant à la tête de la plupart des grandes entreprises privées et publiques, mais la décentralisation a multiplié dans les régions, les départements et les municipalités les petits despotes de poche, chefs d’exécutifs locaux dociles. […] Cette intégration dans les mœurs politiques, à tous les niveaux, du « principe du chef » n’est certainement pas étrangère à la banalisation et au succès, sans équivalent européen, de l’extrême droite  […].

Le déséquilibre des pouvoirs provoqué par l’hypertrophie présidentielle ne s’exerce pas seulement au détriment d’un premier ministre chambellan et d’un gouvernement expéditeur des affaires courantes, tour à tour faire-valoir et fusibles des frasques élyséennes. Il joue également contre le Parlement. Déjà réduit à la portion congrue par la Constitution, sa légitimité est constamment mise en ballottage défavorable avec celle d’un président qui s’est acharné dès l’origine à l’humilier, lui refusant jusqu’au droit de se réunir sans son autorisation discrétionnaire (8). Chambres d’enregistrement des projets concoctés par les bureaucraties, dépouillées du pouvoir de faire la loi, les majorités parlementaires, censeurs à mi-temps d’un gouvernement, sinon d’un président, qui les cornaque, distribue les investitures et l’argent des élections, n’ont pas même les moyens d’information, d’expertise et d’audit autonomes nécessaires à un contrôle effectif de l’exécutif. […]

Christian de Brie, Journaliste. Le Monde Diplomatique. Titre original : « En finir avec le gouvernement de l’Élysée ». Source (extrait)


  1. Lire : Claude Julien, « Une autre politique », Le Monde diplomatique , septembre 1994 ; Michel Beaud, « Le basculement du monde », Le Monde diplomatique, octobre 1994 ; Bernard Cassen, « Impérative transition vers une société du temps libéré », Le Monde diplomatique, novembre 1994 ; Roger Sue, « Faire de la vie une permanente éducation », Le Monde diplomatique , décembre 1994 ; Christian de Brie, « Corriger par l’impôt l’inique répartition des richesses » Le Monde diplomatique, janvier 1995 ; Jean Massé, « Feu sur la protection sociale ! » et Jean-Claude Lamoureux, « La santé, malade de l’argent », Le Monde diplomatique , février 1995 ; Bernard Cassen, « Contre le désert et la jachère, un monde rural solidaire », mars 1995.
  2. Conférence de presse du 31 janvier 1964.
  3. Conférence de presse du 17 décembre 1965.
  4. Edouard Balladur et Jacques Chirac, cités dans Le Monde du 16 mars 1995.
  5. Jacques Attali, Verbatim, Fayard, Paris, 1993.
  6. Voir : « Le Président », revue Pouvoirs, n° 41, 1987, et La France présidentielle, sous la direction de Nicholas Wahl et Jean-Louis Quermonne, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, Paris, 1995.
  7. Voir : Yves Mény, « Modèle présidentiel et exécutifs locaux », La France présidentielle, op. cit., et Michel Carraud, Que faire des jeunes ? Radiographie d’une nouvelle fracture sociale, Publisud, Paris, 1989.
  8. Christian de Brie, « La République sans le peuple », Le Monde diplomatique, février 1989.
  9. En particulier de MM. Fabius, Séguin et Poher.

4 réflexions sur “Les risques d’un pouvoir sans contrôle démocratique.

  1. bernarddominik 27/04/2019 / 10h10

    Je souscris totalement à cette analyse, très actuelle puisqu’on voit Macron décider seul de la restauration de ND, à tel point qu’on peut se demander s’il n’est pas l’auteur de l’incendie. Sa toute puissance dans des domaines où on peut légitimement soupçonner son incompétence est ahurissante, nous ne sommes plus en république mais dans une royauté élective où le roi distribue prébendes et privilèges.

    • Libres jugements 27/04/2019 / 11h52

      Bonjour et merci Bernard pour avoir approuvé cet article.
      Franchement ça fait du bien pouvoir énoncer de telles évidences vis-à-vis de cet olibrius.
      Il est possible de se poser plein de questions à son sujet … notamment celle de savoir où va s’arrêter ses provocations vis-à-vis de la population ?
      Souhaitons seulement que la majorité des Français n’en viennent pas à descendre en masse dans la rue, que si révolution il devait y avoir, qu’elle soit pacifique.
      Cordialement
      Michel

  2. jjbey 27/04/2019 / 10h58

    Super vivant et d’actualité ce tableau touchant de réalité de notre République malade de l’apathie d’un peuple dominé par l’abrutissement collectif. De la maternelle à la mort la pensée unique règne sans trop de contradiction, l’étouffoir médiatique capitaliste fait la loi et façonne la pensée. Révoltez vous………….

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