C. Taubira : Interview Inrocks du 17 fév. 2016

Je ne partage pas toutes ses idées, propositions, projets ; mais il faut reconnaitre que cette femme a énormément de cran et reste droite dans sa ligne de conduite tant morale que politique et pour cela mérite quelques considérations et au moins écoutes. MC

En démissionnant du gouvernement, Christiane Taubira a retrouvé une grande liberté de parole. Dans son Murmures à la jeunesse comme ici, elle en use pour dénoncer l’inertie politique, inciter les jeunes générations à se prendre en main et continuer le combat. (…)

“Je ne suis sûre de rien, sauf de ne jamais trouver la paix si je m’avisais de bâillonner ma conscience”, écrit-elle dans un ouvrage qui s’arrache en librairie et dont la sortie a été orchestrée dans le plus grand secret par l’éditeur Philippe Rey.

Texte court, dense, intense, dans lequel vibre une réflexion politique nourrie par le goût des idées et des arts, Murmures à la jeunesse a la puissance d’un cri adressé aux jeunes générations : “Prenez le pouvoir.” (…)

Christiane Taubira n’est surtout pas une sainte, mais une sage, dont le courage et la frénésie devraient inspirer la gauche, au-delà de la jeunesse. (…) Aujourd’hui, les défis sont immenses. (…)

Pourquoi avez-vous eu envie de vous adresser à la jeunesse ?

Christiane Taubira – Je m’interroge sur ce que ma génération transmet à la jeunesse. Je pense que nous avons des comptes à lui rendre, nous devons nous expliquer sur toute une série d’échecs. Or, aujourd’hui, on ne rend plus de comptes en politique. C’est intenable. Pour ma part, je ressens un devoir vis-à-vis de la génération qui vient. Que lui lègue-t-on ? L’état du monde et le chaos actuel nous obligent à nous expliquer. Quel sens peut avoir la politique si l’on ne se projette pas ? (…)

Peut-on parler de l’échec d’une génération, souvent associée aux soixante-huitards, qui n’a pas su parler à ses enfants et petits-enfants ?

Je ne déresponsabilise aucune génération. Celles qui viennent devront faire leurs preuves. Mon souci n’est pas de les protéger inconsidérément. Je ne sais pas ce que veut dire “génération soixante-huitarde”. J’ai simplement aimé lire, aller au théâtre, au cinéma, j’ai aimé cette liberté, j’ai aimé aimer – mais je n’étais pas “flower power”. (rires) Certains contextes rendent moins prégnant le devoir de passer le flambeau. (…)

Les jeunes vivront moins bien que nous, c’est ce qui vous inquiète ?

Moins bien et mieux. Sur le plan matériel, c’est plus difficile. Le monde est plus bruyant et violent. Mais ils ont accès à un potentiel plus grand. Un exemple : l’accès au savoir. Pour ma génération, cela se passait à l’école, au lycée, à l’université, dans des bibliothèques. Aujourd’hui, le savoir est partout, même si on a toujours besoin d’enseignants pour le rendre intelligible et critique. (…) L’accès au savoir s’est massivement démocratisé, en dépit des poches nombreuses où l’analphabétisme persiste. Je vois donc le fracas, les dangers, mais aussi ce potentiel phénoménal.

On a l’impression que les jeunes font la queue. Que faire devant les difficultés rencontrées pour accéder à l’emploi, aux responsabilités politiques ou au capital économique ? Croyez-vous encore que le politique puisse œuvrer à une transformation sociale ou est-il impuissant ?

Quand les jeunes font la queue pour accéder aux responsabilités politiques, je dis : tant pis pour eux. Si une génération attend gentiment que la génération précédente se fasse hara-kiri et lui laisse la place, c’est qu’elle n’est pas prête. Il faut qu’elle bouscule les habitudes pour faire savoir comment elle compte peser sur le monde.

(…) Les politiques se sont fait phagocyter et ont abandonné le champ de la réflexion, du verbe qui transforme, du verbe qui génère de l’action. Ils ont renoncé à leur parole transformatrice, pour une parole pragmatique, prétendument réaliste, technocratique. Les politiques constatent des taux, des courbes, des faits, ils constatent leur impuissance. (…)

Comment voyez-vous la République aujourd’hui, dont tous les politiques ne cessent de vanter les mérites ?

(…) La République (…) se demande où nous en sommes de sa promesse de rendre la vie commune possible malgré les antagonismes. Elle ne les fait pas disparaître. Nous pouvons vivre ensemble tout en sachant que les intérêts des uns ne sont pas forcément ceux des autres. La République doit rendre possibles les confrontations, voire des affrontements sans qu’ils dégénèrent en guerre.

Comment comprenez-vous les tensions religieuses actuelles et le fait que de plus en plus de jeunes se sentent en dehors de la République ?

La République laïque rend possible la coexistence de religions différentes. (…) De mon point de vue, tout ce qui limite les libertés individuelles, les capacités d’émancipation, la possibilité pour un sujet de droit de se penser comme tel, d’être autonome, n’est pas acceptable. Mais je conçois aussi le besoin de spiritualité. (…)

Après votre combat pour le mariage pour tous, quel serait aujourd’hui le combat à mener d’urgence pour l’égalité ? Ramener les jeunes de banlieue dans la société ?

Je ne sais pas ce qu’est un jeune de banlieue. J’estime qu’il n’y a que des jeunes Français dans ce pays. Tout jeune Français, où qu’il vive, où qu’il naisse, doit sentir qu’il est un jeune Français. Et c’est bien la blessure de ce pays. Pourquoi existe-t-il autant de fractures au sein d’une même génération ? C’est cela notre grand échec. Il faut assurer davantage de mobilité sociale, territoriale, créer de la mixité, de la rencontre, assurer l’égalité d’accès au savoir, à toutes les opportunités. Mais pour combattre les inégalités, il faut déjà assumer qu’elles existent et les formuler. (…)

… avez-vous l’impression d’avoir quitté l’arène en partant du gouvernement ?

L’arène est plus large. Je n’ai pas pris une décision légère. C’est une décision profondément politique et éthique. Je ne suis pas partie parce que j’en avais assez. J’étais très attachée à la réforme de la justice des mineurs.  Certains m’ont dit qu’on ne crevait pas de ne pas être tout à fait d’accord. Rester en négligeant un désaccord majeur, je sais, moi, que j’en aurais crevé. (…)

Comment la gauche que vous représentez, proche intellectuellement de l’historien Patrick Boucheron – qui défend une république multiculturelle et ouverte –, et celle de Manuel Valls, qui est allé à la réception du philosophe Alain Finkielkraut à l’Académie française, peuvent-elles cohabiter ?

Que je cite Boucheron et que le Premier ministre aime Finkielkraut, c’est notre affaire. J’aurais pu m’en aller quand Manuel Valls est devenu Premier ministre. J’ai estimé que j’avais des choses importantes à faire. Et je les ai faites ! J’ai beaucoup entendu dire que je perdais tous mes arbitrages, notamment sur la réforme pénale. Elle est faite, telle que je l’ai écrite. Pourtant, le propos persiste. J’ai entendu la même chose sur d’autres sujets, en totale contradiction avec les faits. Peu m’importe. (…)

Estimez-vous que la bataille des idées ait été perdue par la gauche progressiste ?
C’est lié à l’impuissance politique que nous évoquions, à cette parole politique inféconde. Qui parle d’une vision de la société ? Prenons la déchéance de nationalité, quelle absurdité ! Je ne suis pas contre la déchéance de nationalité des kamikazes, mais qu’est-ce qu’ils en ont à faire ? (…)

Aujourd’hui, on mesure une forte scission entre les politiques et le monde intellectuel. Est-ce un indice de l’échec de la gauche ?

C’est bien possible, mais je crois qu’il n’y a plus de penseurs à droite non plus, hors des néoconservateurs vaniteux. Pour le bien collectif de la société, je voudrais que la droite républicaine se reconstruise. Mais que la gauche ne renouvelle pas sa pensée, c’est encore plus grave. (…)

Il y a un autre politique qui vend beaucoup de livres en ce moment : Nicolas Sarkozy. On le dit fini, le pensez-vous ?

Il ne m’intéresse pas. Je l’ai observé quand j’étais députée. Nous nous sommes castagnés dans l’hémicycle. Je suis passionnée, mais pas violente. Il me répondait avec une violence incroyable. Un jour, à court d’arguments, il m’a rétorqué : “Ce n’est pas parce que vous venez des Dom-Tom !” Je lui ai dit qu’il avait l’obsession des origines. (…)

L’ancien Premier ministre Alain Juppé, son grand rival pour la primaire de droite, vous intéresse-t-il davantage ?

Il m’a intéressée quand il était ministre des Affaires étrangères, il avait une belle tenue. Premier ministre, le personnage était moins digne d’intérêt. Depuis qu’il est entré dans la course à la primaire il s’écorche et s’écorne. (…)

L’événement de Cologne a ébranlé l’Europe. Comment l’analysez-vous ?

Ce qui s’est passé à Cologne est un déchirement. Je m’écrase devant ces femmes. Et c’est terrible pour l’Allemagne compte tenu du courage de madame Merkel. Personne n’a trouvé les mots sur le moment. Comment se débrouille-t-on avec ces crimes dans ce contexte ? Le seul moyen d’empêcher que cela détruise tout est de renvoyer chacun à ses responsabilités : ceux qui ont fait cela, quels que soient le contexte ou leurs origines, ont commis un crime. (…)

Certains estiment que ces agressions sont liées au statut de la femme dans certains pays musulmans ? Qu’en pensez-vous ?

Je pense que c’est un prétexte. Obliger les femmes à porter un voile et limiter leurs libertés justifie-t-il qu’on viole ? Comment peut-on faire un tel lien ? Qu’on m’explique : on viole des femmes parce que dans les pays d’origine les femmes portent le voile ? Donc, dans les pays d’origine on viole les femmes tous les matins ? (…) Je ne suis pas savante sur l’islam, mais je sais qu’il n’a pas toujours été une religion d’oppression. Toute religion opprime à partir du moment où certains l’instrumentalisent pour fonder la légitimité de leur pouvoir. Toutes les religions ont produit du fondamentalisme. (…)

Ce « poste » n’est que de courts extraits d’un article nettement plus long et détaillée. Il me semble en avoir « tiré » l’essentiel, toutefois je vous invite à vous procurer la revue et le lire en entier. MC

Propos recueillis par Jean-Marie Durand, Anne Laffeter, Bernard Zekri – Inrocks (Extrait) – Source

Une réflexion sur “C. Taubira : Interview Inrocks du 17 fév. 2016

  1. Pimpf 22/02/2016 / 10h50

    Je suis assez d’accord avec vous , même si je ne suis pas d’accord avec sa vision politique, elle a au moins le mérite d’avoir des idées claires et précises , mais aussi de les défendre et de ne pas en démordre, ce qui manque un peu à notre classe politique actuelle. Cet extrait de son article pour les inrocks est un bon exemple des idées qu’elle défend encore aujourd’hui.

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