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Si intime, si authentique soit-il, le sentiment amoureux est, nous l’affirmons, le produit du bouillon de culture politique, économique et social où nous évoluons.

Les Grecs anciens avaient trois mots pour désigner l’amour : la « philia » pour l’amour réciproque – l’amitié –, « l’agapè » pour l’amour inconditionnel, l’« éros » pour l’amour physique. Qu’un journal politique s’intéresse aux deux premiers, passe encore ! Qu’il prenne pour sujet de réflexion l’éros, cette passion amoureuse qui fait d’ordinaire les choux gras de la presse dite féminine, voilà qui étonnera plus d’un lecteur de Politis.

À travers les évolutions de la sexualité, de l’histoire de la famille et du couple, il s’agit ici d’appréhender ce sentiment impalpable et énigmatique qui – pour reprendre le vers de Louise Labé – « inconstamment [nous] mène », et après lequel, pourtant, n’a de cesse de courir l’Occidental du XXIe siècle.

Si intime, si authentique soit-il, le sentiment amoureux est, nous l’affirmons, le produit du bouillon de culture politique, économique et social où nous évoluons.

De toute évidence, on n’aime pas de la même façon au Moyen Âge et en 2015, en Nouvelle-Guinée et à New York, et peut-être même dans le maquis corse et le IVe arrondissement de Paris !

  • Comment se désire-t-on au temps du libéralisme roi ?
  • L’autre est-il devenu une marchandise ?
  • À moins que le don de soi qu’est l’amour ne soit une résistance à la société de consommation…
  • Une manière, peut-être, de s’en émanciper.

SOURCE

Pour François de Singly, l’individualisme est un des fondements de l’amour, perçu comme espace d’émancipation.

Dans L’individualisme est un humanisme (éd. de L’aube), François de Singly distingue l’individualisme du libéralisme en ce qu’il doit créer les conditions autorisant tout individu à avoir le droit d’être. D’être mais aussi d’aimer un autre au-delà de son capital de richesses et de son hérédité, pour ses qualités personnelles. Selon lui, l’amour est une des formes idéal du lien social. En cela, il s’oppose à ce que le sociologue polonais Zygmunt Bauman nomme « l’amour liquide  », ou la fragilité des hommes sans liens dans une société liquide, c’est-à-dire liquéfiée par la logique du marché. Pour François de Singly, l’amour est un espace d’émancipation.

Sommes-nous plutôt au temps de l’individualisme ou du libéralisme ?

François de Singly : Dans l’histoire de l’Occident, l’individualisme est d’abord le fait qu’un individu se définit par lui-même, et non pas par son hérédité. C’est une position philosophique. La personne est définie par sa raison, ses qualités personnelles, ses compétences et une part d’humanité. L’idéologie du mérite, qui valorise les compétences, marque le début du libéralisme. L’individualisme comprend le libéralisme : une part de l’individualisme, c’est la compétition. Normalement, la logique de l’amour, c’est la reconnaissance des qualités personnelles, non du mérite. Mais la logique de marché véhiculée par les sites de rencontres fait qu’on compare en permanence la valeur de son partenaire avec celle d’autres partenaires potentiels.

Le libéralisme met-il à mal le choix du conjoint ?

Oui, mais moins que le maintien de la vie conjugale. Avant, une fois marié, on ne retournait plus au bal des célibataires, sauf en cas de séparation. Aujourd’hui, à la fin d’une relation, on peut se replacer rapidement sur le marché. On est dans une logique qui est celle de l’amour liquide de Zygmunt Bauman  [1]. Même si l’amour, selon moi, n’est ni liquide ni éternel : il dure un temps incertain, le temps qu’il doit durer. Sauf que les techniques libérales tendent à le faire durer trois ans, non pour des logiques biologiques ou de routine, mais parce qu’on se dit : « Est-ce que je ne dois pas changer de conjoint, vu que j’en ai un de 5e génération et que je pourrais en prendre un de 6e génération ? »

La logique sexuelle repose sur la logique du coup : si on trouve une meilleure affaire, pourquoi s’inscrire dans le temps ? Le sexe est « liquide », au sens où l’entend Bauman. On peut rêver de changer de partenaire sexuel tous les soirs, mais on rêve rarement de changer de conjoint en permanence. Pour être reconnu pour ses qualités, il faut un certain temps de connaissance. Le sexe n’en a pas besoin. Le libéralisme étend le marché sexuel et tend à nous faire croire que l’amour, c’est d’abord du sexe, et qu’il faut se rebrancher en permanence.

Le choix du conjoint est-il libre ?

Ni libre ni arrangé. Dans un village où il fallait trouver quelqu’un qui ait la même valeur représentative que votre famille, le choix était limité. Passer d’une possibilité à cinquante donne un sentiment de liberté. Mais le choix n’est jamais complètement libre : à 20 ans, avec une mention TB au bac, on entre en classe prépa ; avec une mention AB, on entre à la fac en socio – sauf quelques égarés. Au bout de deux ou trois ans avec ce groupe, il y a des chances pour que l’on tombe amoureux de quelqu’un de l’amphi. Donc, avec une mention AB, on a plus de chances de tomber amoureux d’une mention AB. Curieusement, certains font comme si le choix devait être entièrement libre, ce qui serait une logique de marché, totalement indépendante de ce que sont les individus.

Mais les sites de rencontres ne permettent-ils pas de conduire la reconnaissance mutuelle en renseignant des critères précis ?

Les sites de rencontre sont un nouvel espace largement aussi valable que le bal ou l’amphi. Le problème, c’est qu’on peut allumer Internet le soir de son mariage. Les sites induisent une tension dans la disponibilité. Autre limite : il ne faut pas pousser la reconnaissance jusqu’au bout dans la recherche d’une culture commune. Je demande quelqu’un qui aime les livres, mais pas forcément les mêmes que moi. Un conjoint peut dire : « Je suis content que tu aimes la littérature française », sans pour autant dire : « J’adore la littérature française. » Or, dans la logique des sites, il peut y avoir un glissement. Et la sociologie classique raisonne de trop haut. La statistique va dire : « Qui se ressemble s’assemble, vous vous aimez parce que vous aimez les livres. » C’est à la fois vrai et complètement faux si on y regarde de près.

L’amour au temps de l’individualisme, n’est-ce pas aussi une tension entre le cheminement individuel et le cheminement à deux ?

Le cheminement personnel domine… mais il a toujours dominé. Ce qui a tempéré cet état de fait, c’est la division sexuelle du travail. L’homme faisait sa vie et la femme était au foyer. La logique individualiste est celle du cheminement personnel, mais, pour que je sois bien, j’ai besoin d’être reconnu. L’individualisme dominant n’est pas autarcique et ne valorise pas la solitude ; l’individu ne s’auto-définit pas et ne se dit pas « je t’aime » à lui-même. Il se réalise par l’autre. Pour que mon partenaire reste avec moi, il faut que je le reconnaisse dans sa nouvelle définition et vice versa. Le problème, c’est le « et » : comment articuler la réciprocité ?

En quoi l’individualisme est-il le fondement de l’amour ?

La logique de l’amour, c’est d’aimer tout entier. La difficulté, c’est que des conjoints peuvent se reconnaître tout entiers, mais tels qu’ils se sont connus. Comme ils changent, il faut actualiser la reconnaissance. Si l’actualisation n’est pas parfaite, le marché devient tentant. D’autant que la séduction présente des modalités de reconnaissance qui font du bien. Il y a donc une lutte entre reconnaissance immédiate et reconnaissance profonde.

Pourrait-on dire que l’amour manifeste des formes de résistance au libéralisme ?

La gauche confond libéralisme et individualisme, et a tendance à penser que la résistance ne serait que la citoyenneté. Or, l’amour me paraît être dans la sphère privée l’équivalent de ce qu’est la citoyenneté dans la sphère publique. Résister au tout-sexuel, défendre la logique de la reconnaissance mutuelle, ne pas penser que la logique amoureuse et relationnelle est réservée aux filles sont des formes de résistance. Persiste un conflit hommes-femmes : historiquement, la raison, c’est pour les hommes, les sentiments pour les femmes.

Cette construction sociale est rarement déstabilisée. Le mariage d’amour et le divorce d’amour sont des versions féministes. L’homme a toujours eu une femme pour se reproduire, et une maîtresse pour la sexualité. La famille bourgeoise est construite sur ce modèle, et la résistance des hommes à cela est légère. 90 % des plaintes féminines après le divorce, c’est : « Il ne me reconnaît plus. » À ce moment-là, elles ont raison de dire : « Et en plus il faudrait que je fasse la vaisselle ! » Mais la logique de la reconnaissance personnelle est une logique d’égalité. Il faudrait que les hommes apprennent à devenir des amoureux.

Interview de François de Singly recueilli par Ingrid Merckx Article paru dans Politis n° 1363

François de Singly est sociologue, professeur à l’université Paris-Descartes. Il travaille notamment sur le couple et la famille.

[1] L’Amour liquide. De la fragilité des liens entre les hommes, Zygmunt Bauman, Pluriel, 2010.