Hôtel et mini-pays, les mille vies de l’Arbézie
À cheval sur la frontière franco-suisse se dresse une micro-nation autoproclamée : l’Arbézie.
L’établissement regorge d’histoires et d’anecdotes.
L’un des gérants, le prince Alexandre Peyron, raconte.
« Une frontière, c’est un mur. Nous, on est plutôt le trou dans le mur », résume Alexandre Peyron, prince d’Arbézie. Un tiers suisse et deux tiers français, l’établissement du village de La Cure, hôtel-restaurant depuis 1921 et principauté autoproclamée depuis 1958, est unique en son genre.
« Quel symbole de paix plus fort qu’un hôtel où l’on va se restaurer, sur une frontière ? » souligne le gérant, qui tient les rênes de cet endroit avec ses sœurs, Bérénice et Véronique.
Cela lui rappelle une anecdote : « Des journalistes sud-coréens et palestiniens sont venus ici, et je leur ai dit que j’aimerais ouvrir un restaurant comme celui-ci entre la Corée du Sud et du Nord, et entre Israël et Palestine. Ce serait un rêve ! » Être à cheval entre la France et la Suisse, il est vrai que cela donne lieu à de sacrées histoires, que le prince ne se lasse pas de narrer.
Des centaines de juifs sauvés pendant l’occupation allemande.
Entre 1940 et 1945, l’hôtel franco-suisse devient un haut lieu de la Résistance française. Max Arbez, grand-père de l’actuel prince, utilisait sa position stratégique pour faire passer illégalement des personnes. Le tout sous le nez des soldats allemands qui occupaient les lieux côté français.
Ainsi, des centaines de juifs, des fugitifs et des pilotes anglais se sont rendus en Suisse de cette manière, grâce à l’intervention de Max et d’Angèle, son épouse. Le couple interdisait l’accès aux Allemands au-delà de la septième marche de l’hôtel, qui passait côté helvétique.
Après la guerre, tous deux ont été remerciés à La Cure par le général de Gaulle en personne. Puis, en 2012, Max Arbez a été reconnu Juste parmi les nations.
« Là, c’est le « chemin de la liberté », qui passe derrière l’hôtel », montre Alexandre Peyron. « Pour fuir, les juifs passaient également par le grenier. Ici se trouvait l’endroit le plus étroit entre la France libre et occupée. Mon grand-père, à mes yeux, était un héros. Il était très discret, mais très présent en même temps ».
L’hôtel a inspiré une scène mythique de la grande vadrouille
Dans l’enceinte de l’hôtel, les chambres 6 et 9 ont une particularité : on peut y dormir d’un côté et de l’autre de la frontière. C’est ce qui a inspiré Gérard Oury pour « La grande vadrouille » précise Alexandre Peyron.
Dans ce monument du cinéma français sorti en 1966, les protagonistes joués par Louis de Funès et Bourvil tentent d’échapper aux soldats allemands. Dans une scène devenue célèbre, le numéro de la chambre 9, occupée par deux officiers de la Wehrmacht, se retourne pour devenir un 6… soit le numéro de celle occupée par les deux héros, donnant lieu à un hilarant quiproquo.
« En plus, Louis de Funès avait une maison entre La Cure et Les Rousses, il venait ici de temps en temps », précise le gérant de l’hôtel. Et selon lui, Gérard Oury n’a pas été le seul à s’être inspiré des lieux. « Dans les années 1960, Fernandel est venu ici, car il allait jouer dans « La loi, c’est la loi », où il était question d’un village coupé en deux par la frontière franco-italienne ».
La contrebande, un héritage familial
Il faut remonter 163 ans en arrière pour comprendre les origines de cet entre-deux mondes. En décembre 1862, Napoléon III redessine les frontières entre la France et la Suisse, donnant lieu au Traité des Dappes et aux limites territoriales que l’on connaît aujourd’hui.
Mais entre la rédaction et la signature de ce texte, il s’écoule environ trois mois.
Dans ce laps de temps, un contrebandier du nom de Ponthus a construit une bâtisse en plein sur le tracé. Il y a créé un bar côté français et un magasin côté suisse – ce qui facilitait ses activités illégales. Aujourd’hui, cette dimension perdure… d’une certaine manière. « Pendant le Covid, on a effectivement fait passer des masques ici, sans autorisation », admet Alexandre Peyron.
L’intéressé avoue jouer allègrement avec cette ligne imaginaire qu’est la frontière. « Par exemple, ce tableau (ndlr : dans la « maison suisse » à côté du restaurant) devrait être déclaré en Suisse et l’artiste payer des taxes de douane. Mais comme il est incrusté dans un mur français, et non posé côté suisse, il reste en France », expose-t-il.
L’emplacement facilite aussi les affaires de certains clients. Ainsi, durant le Covid, les amants franco-suisses se retrouvaient parfois à l’hôtel, faute de pouvoir traverser la douane.
Jouer aux cartes en accord avec les lois
Sur la terrasse du restaurant, impossible de passer à côté de l’énorme fresque sur le mur, à droite de la douane. C’est une reproduction des « Joueurs de cartes » de Cézanne, indique le patron. Oui, mais à la sauce de la maison. « En 1920, deux joueurs de cartes étaient à table. Ma grand-tante Andrée les servait quand les douaniers sont arrivés pour leur mettre une amende. En fait, c’était un jeu français et ils étaient côté suisse. A ce moment-là, les autorités faisaient tout pour dégoûter les gens de venir… »
Alors, dans la salle du restaurant et en terrasse, ce tableau a été créé pour rire de cette anecdote. L’originalité, c’est que le Français joue au jeu suisse et inversement. Comme une métaphore de l’âme de ce lieu.
La fin de la guerre d’Algérie s’y est jouée
L’Arbézie, c’est un véritable symbole de paix. En raison de son emplacement, mais surtout de par son histoire. D’après Alexandre Peyron, le lieu a, par exemple, vu naître les accords d’Evian, qui ont mis fin à la guerre d’Algérie en 1962. « Ils ont été préparés ici pour des raisons pragmatiques », analyse le prince. « Les membres du FLN (ndlr : Front de libération nationale) ne voulaient pas se rendre en France, car ils avaient peur de se faire arrêter ou assassiner. Ils ont donc rencontré les représentants français ici même ». À noter que les représentants de la délégation algérienne logeaient sur la Côte, au Signal de Bougy.
Un enfer administratif.
A La Cure, l’Arbézie nécessite une réglementation à part. Par exemple, la TVA est payée un tiers en Suisse à 8% et deux tiers en France à un taux de 20%. De plus, les questions d’assurances n’ont jamais eu de réponse claire, une double assurance étant interdite et les assureurs ne pouvant pas être sur deux pays à la fois. « L’arrière-grand-mère a fait faire une citerne de plusieurs centaines de milliers de litres d’eau, au cas où. On ne sait pas ce qu’il se passerait si le bâtiment prenait feu », précise Alexandre Peyron.
Alice Ruel. Le Nouvelliste (Suisse) 06/09/2025
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