Miroir d’Histoire sociétale…

[Pour avoir revendiqué avec le syndicat qu’ils avaient constitué demandant de meilleures conditions de travail et des salaires permettant aux Okies (1) de vivre.]

Milt était en prison. Tout comme Garrison, Lacy et Pedro, les deux organisateurs, Frieda, la jeune responsable du bureau du syndicat, et quatre-vingts autres grévistes. Depuis le début du mouvement, au moins la moitié des hommes avaient été arrêtés à un moment ou à un autre pour vagabondage ou pour tout autre motif opportun, et avaient été gardés une nuit, parfois plusieurs jours.

C’était devenu un sujet de plaisanterie, sauf lorsque les détenus étaient brutalisés. Au cours des premières semaines de la grève, les autorités locales tentèrent de faire passer un arrêté visant à interpeller tout « flemmard » qui ne portait pas la marque de la sangle du sac de coton sur ses vêtements et n’avait pas de terre sur les genoux.

Mais ces intimidations, comme bien d’autres, échouèrent à briser le mouvement. Les vigiles à la solde des planteurs mirent la main sur les meneurs qu’ils rouèrent de coups et jetèrent en prison, après les avoir inculpés pour trouble à l’ordre public. Le lendemain, alors que plus de quatre-vingts grévistes se trouvaient dans le local syndical, deux vendus déclenchèrent une bagarre devant l’entrée.

À l’arrivée des adjoints du shérif, dont la promptitude parut suspecte, une partie des récalcitrants se retrancha dans le petit bureau et l’autre s’entassa au fond de l’impasse. Les forces de l’ordre leur lancèrent des gaz lacrymogènes, puis firent de même dans le local bondé de monde.

Quelques femmes purent s’échapper, mais l’opération fut si rondement menée que la plupart des grévistes finirent derrière les barreaux. Ce fut une manœuvre efficace : le mouvement perdit presque tous ses leaders. Hommes et femmes reprendraient le travail pour soixante-quinze cents, sans plus faire confiance à leur syndicat, et la saison suivante ne serait donc marquée par aucun précédent.

Leurs enfants étant affamés, les mères découragées commencèrent à faire pression sur les hommes emprisonnés. C’était l’une des grèves les plus faciles à briser pour les compagnies, car les cueilleurs de coton n’avaient pas eu le bon sens d’adhérer au syndicat et d’élaborer un plan avant de cesser le travail. Le lundi matin, ils seraient tous de retour dans les champs.

Le samedi soir, les gros bonnets de Hayes and Berkeley se saoulèrent au Golden Valley Bar et expliquèrent aux responsables de la Harvey Land Company comment casser un mouvement social.

  • L’année prochaine, quand on aura une de ces trieuses qui viennent de Fresno, et dans quelques années, quand on pourra utiliser une moissonneuse, on aura plus besoin de ces maudits Okies. Aujourd’hui, une machine peut faire à peu près tout ce dont est capable un homme. Plus de réclamations, alors ! Bon sang, quel soulagement ! Je pourrai aller me distraire à Frisco sans avoir à m’inquiéter des revendications des cueilleurs.
  • Vive l’agriculture moderne, hein ? Combien cette grève vous a coûté ?
  • Cher pour la briser, mais ça valait le coup. Ces gens-là doivent comprendre qu’ils peuvent pas en demander trop. Je pense qu’on sera largement gagnants avec l’abattement de quarante pour cent que le gouvernement nous accorde sur le coton.
  • C’est ce putain de gouvernement qui encourage ces Okies. Pensez à tous ces camps fédéraux ! Des fleurs dans la cour, des sanitaires, des terrains de jeu, des jolies petites maisons de poupées où vivre, des machines à laver ! Pas mal, hein ? Mais qui paie pour tout ça ?
  • Et qui fait briller la Californie ?
  • Ouais, qui la fait briller ?
  • On a pas droit à quelque chose ? Moi, je dis que ces foutus Okies ont jamais connu que le travail et la dèche. Ils se pointent ici et voilà qu’ils croient pouvoir nous mettre la pression sous prétexte qu’on possède des milliers d’hectares de cultures et que ça leur déplaît. On vit dans un pays libre. N’importe lequel d’entre eux aurait pu avoir la même chose.
  • Y a une classe de gens faits pour ce genre de boulot dans le monde entier. C’est comme ça. Tu peux bien les aider à s’élever, ils finiront toujours par retomber.
  • Ouais, mais va falloir ouvrir l’œil maintenant. Car ils essaient de grimper et ces foutus syndicats font tout pour les aider. Pas question de se reposer sur nos lauriers sous prétexte qu’on a brisé une grève.
  • Buvons en l’honneur des moissonneuses de coton et oublions nos problèmes, hein ?
  • Ouais, buvons à quelque chose ! Aujourd’hui, tout le monde est contre les gros bonnets, même le gouvernement. Parfois, j’aimerais être un travailleur pour avoir à me soucier que de manger et de dormir. Qu’est-ce qu’on y gagne pour finir ?

Le barman leur apporta une nouvelle tournée, puis il récupéra les verres vides et passa un coup de torchon sur les traces humides.

  • C’est la maison qui paie, dit-il avant de s’éloigner sans bruit sur ses semelles en caoutchouc.

Après avoir posé les verres sur le bar, il se retourna vers la table ronde. L’un des hommes lui adressa un clin d’œil et fit un signe de tête en direction du juke-box. Le barman fouilla la poche doù il rangeait ses pourboires, s’approcha de la machine et examina les titres des disques. Il glissa une pièce dans la fente et appuya sur le bouton de son choix. Bientôt, la salle s’emplit des rythmes trépidants de « Dipsy Doodle (2)».


  1. Okie : nom donné aux travailleurs journaliers. Des déracinés, démunis et surexploités.
  2. Chanson de Larry Clinton qui connut un grand succès en 1937 et fut notamment interprétée par Ella Fitzgerald. En anglais, l’expression « dipsy-doodle » signifie « changer de direction ».

Sanora Babb. « Eux dont les noms sont inconnus ». Les Éditions du Sonneur.


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