La décision fut précipitée. Il me fallait occuper dès un lundi de février 2025, en milieu d’après-midi, une chambre du service de « médecine interne » d’un grand hôpital régional. Hôpital déjà fréquenté en d’autres temps, pour diverses explorations, interventions.
Être arrivée tardivement dans le service vous met hors des programmations journalières habituelles. Ainsi, l’hôte temporaire de la chambre est contraint d’attendre le lendemain, afin de « rentrer dans le programme médicale quotidien ».
Pas facile de changer ses habitudes. D’un coup, vous voilà isolé dans une fourmilière, et beaucoup de temps entre les allers et venues des agents hospitaliers. Temps que vous occupez en réfléchissant aux raisons qui vous ont amené à venir dans ce lieu. Lieu qui, comme le disent ceux qui l’ont fréquenté, n’est pas vraiment un lieu estival.
Certes, le personnel est bienveillant, la chambre 227, deuxième étage, bloc C, est très spacieuse. Si spécieuse qu’elle accueillait jadis au couchage, deux personnes, aussi paraît-elle bien vide aujourd’hui, avec un seul lit.
Votre soudaine oisiveté, vous offre la faculté de détailler la pièce. Pièce qui est aussi peu chaleureuse que dans tout milieu hospitalier existant depuis de nombreuses années. Comme mobilier, un lit, un meuble « de nuit », une table « de desserte » et isolé dans son coin, un fauteuil paraissant en bon état.
Le lit médicalisé aussi peu confortable qu’il peut l’être avec ce type de matelas creusé en son centre par les nombreux passages. Matelas recouvert d’une toile imperméable puis d’une alèse, avant de recevoir un premier drap communément appelé « du dessous », puis un deuxième recouvert de la sempiternelle couverture ocre connue dans tous les hôpitaux publics.
La couleur d’origine des murs, probablement « gris souris » clair, est maintenant d’un gris jaunâtre, tachée par le temps et marquée par des traces dues aux meubles déplacés. Ces « signes » d’un temps, autant du passé que du présent, témoignent des nombreuses histoires de cette pièce.
Élément de confort, un radiateur ancien, qui, malgré son âge, conserve quelques propriétés chauffantes, une climatisation fonctionnant sans raison en cette saison, émettant des sons bizarres de temps à autre, sans possibilité de l’arrêter. Le « bandeau » lumière comporte différents commutateurs et prises médicales où subsistent des marques laissées par des appareils disparus aujourd’hui. Deux écrans de télévision suspendus témoignent de l’ancienne occupation duale de la pièce.
Pour clore l’inspection, un réduit attenant à la chambre, dans lequel il est juste possible de se tenir debout en son centre, contient un petit WC (prière de bien viser), un lavabo encastré dans un mélaminé qui fut blanc, esquinté à divers endroits, un évier constellé de fissures. Un petit radiateur in-réglable, datant de Mathusalem, surdimensionné au regard de la petitesse de la pièce, transmet une chaleur étouffante à cet espace restreint. Aux murs, plusieurs patères et un assez grand miroir en bon état, une sorte de miracle dans cette décrépitude générale.
Fort heureusement, le personnel, jeune dans son ensemble, est prévenant. Il est fort courtois, il illumine lors de sa présence, de trop rares instants, ne permettant pas un quelconque changement dans l’océan de vos pensés et méditations.
Tout en sachant être dans ce genre de service médical, « de médecine interne », vous en espérez la brièveté du séjour. Ne connaissant pas le jour de votre sortie, il vous est difficile souscrire temporairement une connexion au « service audiovisuel » des chambres et ce d’autant plus, que l’engagement se fait dans un batiment eloigné.
Une large baie non ouvrante illumine la pièce. A l’exterieur, sur la gauche, un jardinet suspendu où régnaient deux chats noirs et deux tigrés européens qui s’ignoraient royalement les uns les autres, faisaient-ils, comme les humains, une différenciation raciale fonction du pelage ?
Chacun marquait de son odeur son emplacement.
Les dominants, perchés sur des ouvertures d’aération, regardaient passer dédaigneusement, semble-t-il, les dominés. Chacun, tout en évitant soigneusement toute présence humaine, vaquait à ses promenades dans un circuit des plus obscurs, entre un alignement de troènes taillés au cordeau et quelques arbustes, donnant à ce lieu un semblant de campagne en ce milieu de bâtisses austères, recouvertes de briques d’apparence rouge.
Dès le lendemain, mardi matin, six heures, commença le programme autour des recherches nécessaires aux spécialistes, hématologue et cardiologue, consécutif à la lecture de la dernière analyse de sang présentant plusieurs anomalies, dont une chute importante des plaquettes. Chute qui provoqua une consultation auprès de l’hématologue. Chute qui bien que connue depuis longtemps, évoluait par trop défavorablement obligeât à l’hospitalisation.
Déjà, lors de la consultation avec l’hémato quatre jours plus tôt, certains termes prononcés lors du diagnostic avaient quelque peu inquiété. Selon la spécialiste : « il nous faudrait d’abord une analyse de sang beaucoup plus complexe que celle réalisée précédemment et ensuite, il serait bon de faire une recherche myéloïde via la moelle osseuse ». Dans la foulée, s’entendre dire que cela n’a rien d’inquiétant, que cela se pratique sous anesthésie locale sur le sternum, juste en dessous du cou. Suite à ces précautions verbales, la suggestion sous forme de question, êtes-vous d’accord ?
Quelques centièmes, et vous viennent à l’esprit, un « Ouf, la ponction de moelle osseuse n’est pas réalisée dans le dos », donc ce ne peut être bien grave ; donc oui, pourquoi pas.
À aucun moment, vous ne retenez le terme médical « myéloïde » prononcé et pour cause, c’est un terme peu usité dans le langage courant. Il vous reste à encaisser « l’hospitalisation » et que ces recherches doivent se pratiquer en milieu hospitalier.
Mardi matin, une de ses prises de sang nécessitant de nombreux tubes qui donnera un résultat que seuls les spécialistes peuvent interpréter.
La pose d’un cathéter, permettant l’injection d’une poche « de fer », prescrite dans le protocole.
Puis, suite à la décision de rechercher les causes de l’anémie et de la chute des plaquettes, l’hématologue, vain dans la matinée, effectuer une prise de moelle osseuse.
Le reste de ce mardi se déroulera sans visite en dehors des allées et venues des infirmières pour les prises de tension, du personnel hospitalier pour apporter les bien tristes repas habituels, hélas, tant ce genre d’établissement.
Mercredi, en attente de résultats.
Jeudi matinée, toujours en attente, l’après-midi, visite de l’hématologue et de son interne, flanqué de l’interne du service « médecine interne ».
Elle commence par détailler les analyses sanguines qui lui confirment une lente, mais constante dégradation de la valeur des plaquettes, signalant une anémie certaine et le risque d’embolie. Votre cheminement personnel, à ce moment-là, confirme un certain contentement d’être pris en main et trouve précieux de se trouver dans un circuit de spécialistes.
Sauf qu’énumérer les anomalies présentes dans les analyses de sang constituait le menu d’entrée et maintenant, elle détaillait le plat de résistance. C’est à ce moment que les trois lettres « LMC » deviennent un cancer. Une Leucémie Myéloïde Chronique…
… Et là, le cerveau se déconnecte du flot d’explications émises par la spécialiste, vous êtes bien assis sur votre lit, devant vous se tiennent trois personnes, dont cette femme hématologue qui parle, qui parle, et vous vous êtes en train de visionner un film qui s’appelle « deux jours à tuer », remarquablement interprété par Albert Dupontel. Il relate l’histoire d’un homme dont on apprend qu’il est atteint d’un cancer et qui détruit sciemment son lieu de travail et sa vie familiale, par la recherche en Écosse d’un père qui ne voulait plus voir et meurt dans ses bras. Au final de ce film, existe un admirable texte d’Alain Goraguer « le temps qui reste », dit par Serge Reggiani. Film auquel, bien des fois à sa vision, vous vous êtes identifié.
Vous êtes toujours là, assis sur votre lit, il y a bien trois personnes devant vous, toujours présentes et soudain, vous captez dans le lointain qu’un des internes vous pose des questions, questions qui n’arrivent pas jusqu’à votre cerveau, que vous n’arrivez pas à traduire en fait ; questions qui vous seront répétées plusieurs fois avant votre acceptation, au retour à la réalité.
Non, Monsieur l’interne, je ne suis pas sourd, juste que le diagnostic a créé un parallèle, un de ces parallèles dont vous seul êtes le destinataire, apportant ni satisfaction, ni apaisement.
Oui Monsieur, vous pouvez palper mon foie, ma rate — j’apprendrai par la suite que cette fameuse LMC pouvait provoquer des dégâts dans ses organes — d’ailleurs, ajouta-t-il, est programmé vendredi matin un scanner complet du torse, et s’il ne révèle rien d’inquiétant, la sortie sera possible dans l’après-midi.
Effectivement sortie, il y eut. Cinq jours dans ce milieu, c’est tuant !
Avis. En aucun cas n’est sollicité, est même déconseillé de porter un quelconque commentaire à ce texte. J’avais juste un grand besoin d’évacuer un coin pensant de mes neurones qui ne cessaient de se présenter à la réflexion du temps restant.
Michel