Les femmes ne sont pas…

… dans la lune… mais un peu quand même…)

La lune fait rêver tout le monde. Les écrivains, les artistes et les poètes qui sommeillent en chacun de nous. Mais elle fait dire aussi beaucoup de conneries. Exemple parmi les milliers qu’on peut trouver sur Internet, il y a ce site (1), qui affirme que « la Lune est liée aux cycles de la nature [et] affecte également les êtres humains, leurs humeurs, leurs émotions », avant de proposer des stages d’« Initiation à la Magie de la Lune » (comptez entre 260 et 450 euros).

L’ésotérisme lunaire s’appuie généralement sur le féminin. Certes, il y a tout de même un point commun entre la moitié de l’humanité et le satellite de la Terre. Il y a tout de même un point commun entre la moitié de l’humanité et le satellite de la Terre : les cycles lunaire et menstruels ont à peu près la même durée. Que faut-il en déduire ?

Pour la première fois, une étude sérieuse et de grande ampleur permet d’y voir clair (2) : elle a mobilisé plusieurs instituts, dont l’Inserm et le CNRS, et a été menée par Claude Gronfier, neurobiologiste au Centre de recherche en neurosciences de Lyon (CRNL), et René Écochard, professeur à l’université Claude-Bernard Lyon-I. Autant dire, pas des plaisantins.

Les scientifiques ont étudié les cycles menstruels d’environ 3000 femmes européennes et nord-américaines pendant plusieurs mois (jusqu’à quinze mois pour certaines). Ce qui leur a permis d’établir une base de données d’environ 32000 cycles.

D’abord, les résultats précisent les similitudes de durée entre la période lunaire et les cycles féminins : 29,3 jours pour notre satellite et 29,5 en moyenne pour les femmes. Mais il y a une dif­férence de taille entre ces deux phénomènes. Le cycle lunaire est stable, tandis que le cycle menstruel est très variable au sein de la population féminine : 26 jours pour certaines, 35 pour d’autres… Et ce n’est pas un détail.

La question qui se pose est donc la suivante : est-ce la lune qui commande les flux sanguins ? Eh bien non, répondent les scientifiques. Les règles sont régies par une horloge interne propre à chaque organisme. Si c’était un effet direct de la lune, elles débuteraient en même temps chez toutes les femmes, et auraient la même durée. Ça se saurait.

Autre argument : si les cycles menstruels étaient contrôlés par la lune, tous les autres animaux subissant aussi son influence, les femelles des autres mammifères, à commencer par les espèces les plus proches de nous, devraient avoir les mêmes durées de cycles menstruels. Or le cycle est d’environ 36 jours chez les chimpanzés et 45 jours chez les bonobos, de 28 à 32 jours chez les gorilles, et de 29 à 35 jours chez les orangs-outans.

Les règles des femmes n’obéissent donc pas à la lune…

Cela dit, comme souvent en science, il faut nuancer. Car cette étude révèle tout de même un effet de la lune. Bien qu’il soit très subtil. Il s’agit « d’une influence occasionnelle, faible, mais néanmoins significative », précise Claude Gronfier. Qu’est-ce à dire ?

Prenez une femme donnée, dont le cycle est différent de celui de la lune. Au fil des mois, il sera, à un moment donné, en phase avec l’astre nocturne. Cette synchronisation va prendre un certain temps, deux mois, cinq mois, huit mois…, selon les indi­vidus, et elle durera un certain laps de temps, quelques jours ou davantage. Osons la métaphore.

Imaginez deux personnes qui marchent à une vitesse différente et qui font le tour de la terre (oui, ça peut prendre du temps, mais admettons). C’est comme si, à un moment donné, elles se croisaient, marchaient à la même vitesse et au même rythme pendant quelque temps, avant de reprendre chacune leur route à leur propre cadence.

Remplacez une de ces personnes par la lune, l’autre par une femme, et vous aurez compris le principe. Les scientifiques ont également constaté un autre résultat étonnant : les règles ont tendance à démarrer au moment de la lune montante chez les Européennes, et à la pleine lune chez les Américaines (les chercheurs n’ont pas encore d’explication — peut-être un effet des différents modes de vie ?).

En tout cas, même si cette influence lunaire est faible et occasionnelle, elle n’est absolument pas le fruit du hasard, assure Claude Gronfier, car « si c’était dû au hasard, ce ne serait pas statistiquement significatif ». Très bien, mais comment l’interpréter ?

Première hypothèse : la luminosité lunaire. On pourrait l’admettre pour les populations qui vivent en plein air, mais la plupart des femmes étudiées ici habitent en milieu urbain, et dans ces conditions, la brillance lunaire est quasi négligeable, comparée à celle du soleil et des ampoules électriques.

L’autre explication renvoie à la gravitation universelle. On sait que la lune attire les mers et les océans, d’où les marées. En irait-il de même avec les fluides féminins ?

C’est l’argument n° 1 d’une certaine littérature ésotérique pour vendre son baratin (tel ce site(3), qui affirme que « nos cellules connaîtraient un phénomène de « micro-marées intérieures » »). Effectivement, toutes les masses s’attirent les unes les autres. Mais si les mers et les océans sont soumis à des marées, c’est qu’il s’agit d’énormes quantités liquides…

Alors qu’il n’y a pas plus de 6 l de sang dans le corps d’une femme. Cette masse est, elle aussi, attirée par la lune, mais si infinitésimalement que l’effet est inexistant à notre échelle. Sinon, on verrait des marées dans une marmite de soupe laissée dans la cuisine, et toute femme aurait ses règles chaque fois qu’elle passerait près d’un immeuble de 12 étages ! Car nous sommes aussi attirés par n’importe quelle masse, un mur, une montagne, la tour Eiffel…

Il y a une dernière explication, qui est peut-être la plus probable, bien qu’elle puisse sembler saugrenue à première vue : l’influence de la lune sur le cycle féminin serait un vestige du temps où nos lointains ancêtres vivaient dans l’eau. On parle d’une époque que les moins de 500 millions d’années ne peuvent pas connaître.

Nos aïeux, bien avant de devenir des sortes de singes, étaient d’abord plutôt du genre poisson. Ils subissaient alors l’influence des marées, donc de la lune. On n’aura pas l’outrecuidance de comparer les femmes à des sardines, mais il n’est pas absurde d’imaginer que cette période aquatique ait pu laisser quelques traces « faibles et occasionnelles » dans l’organisme féminin.

Ce n’est certes qu’une hypothèse, mais elle tient scientifiquement la route. Ce qui n’est pas le cas du charabia ésotérique sur la mythologie lunaire. Au passage, rappelons que la vieille légende (parfois entretenue par certains professionnels de santé) selon laquelle il y aurait plus d’accouchements à la pleine lune est démentie par toutes les études statistiques.

Le florilège des conneries lunaires n’a pas de limite. Il y a par exemple ce site (4), qui proclame que « l’énergie lunaire est une énergie féminine » et que « la magie lunaire est une des magies les plus pratiquées par les femmes ».

D’autres gourous jurent que si vous achetez leur livre, « vous apprendrez à apprivoiser les énergies des différentes phases lunaires pour enfin retrouver la déesse qui sommeille en vous (5) ! ». Certains proposent même (toujours moyennant finance, cela va sans dire) de « suivre les cycles de cet astre magique pour gérer et développer votre entreprise (6) ».

À leur habitude, les charlatans ne ratent pas une occasion de se parer d’un vernis scientifique pour cautionner leurs délires. C’est pourquoi il est bon que les scientifiques s’intéressent à de tels sujets. C’est le seul moyen de faire la part des choses entre faits établis et charabia ésotérique. Car, quel que soit l’effet de la lune sur le corps humain, il n’a rien de magique.


Antonio Fischetti. Charlie Hebdo. 22/05/2024


  1. morgane-bertin.fr
  2. science.org/doi/10.1126/sciadv.adg9646
  3. alternativesante.fr/sante/sante-en-orbite-la-lune-influence­t-elle-notre-bien-etre
  4. alys-luna.fr/la-magie-lunaire
  5. secretdetoiles.com/livre/cercles-de-lune
  6. laurieauclibert.com/developpez-entreprise-avec-lune

Une réflexion sur “Les femmes ne sont pas…

  1. Pat 28/05/2024 / 18h32

    Zut ! Moi qui croyais savoir d’où viennent les couillons…

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