… autrement dit : l’annexion de ce territoire par des forces collectives, en toute impunité internationale !
Ce ne sont plus seulement des villages épars, mais de véritables villes israéliennes qui parsèment désormais la Cisjordanie. Une université y est même inaugurée
« Pour la première fois depuis des décennies, Israël a une nouvelle université. » Fils d’historien, le Premier ministre Benyamin Netanyahou est sans doute sincèrement ravi d’annoncer, ce 24 décembre 2012, l’inauguration d’un nouveau lieu de savoir dans son pays.
Mais, comme souvent avec ce politicien retors, le communiqué d’apparence anodine publié par ses services comporte plusieurs niveaux de lecture. La ville d’Ariel désignée pour accueillir le campus n’a pas été choisie au hasard.
Située en dehors des frontières internationalement reconnues d’Israël, à quelques kilomètres de Naplouse en Cisjordanie, cette agglomération de 20 000 âmes est une colonie israélienne.
Très vite, les condamnations internationales tombent. Le ministère des Affaires étrangères français appelle notamment l’Etat hébreu à « revenir rapidement sur cette décision ». Mais la colonisation israélienne en Cisjordanie est une vaste entreprise que rien ne semble pouvoir arrêter.
Tout débute à l’issue de l’éclatante victoire d’Israël sur les pays arabes voisins lors de la guerre de Six-Jours en 1967. L’Etat hébreu multiplie alors par trois la superficie de son territoire. Il annexe au sud la bande de Gaza et la péninsule du Sind (qui sera rendue à l’Egypte après l’accord de 1975) ; au nord, le plateau du Golan jusqu’alors syrien ; à l’est, la partie orientale de Jérusalem au détriment de la Jordanie.
Il décide, en outre, d’occuper – sans l’annexer – la Cisjordanie. Et les multiples résolutions de l’Assemblée générale des Nations unies (242 en 1967 ; 338 en 1973 ; 446 et 452 en1979 ; 465, 476 et 478 en 1980 ;1397 en 2002 ;1 515 en 2003 ; 1 850 en 2008…) n’y changeront rien.
Dès 1968, le gouvernement israélien, pourtant de gauche, autorise l’installation d’implantations juives dans les territoires occupés. Tant pis si la quatrième convention de Genève interdit très clairement à la « puissance occupante [de] procéder à la déportation ou au transfert d’une partie de sa propre population civile dans le territoire occupé par elle ». S’il s’agit au départ de quelques centaines de personnes dans des zones peu peuplées, leur nombre augmente constamment.
On compte déjà 50 000 colons en 1987, bientôt 260 000 en 1993. La signature, la même année, des accords d’Oslo qui prévoient la création d’un Etat palestinien en Cisjordanie n’inverse d’ailleurs pas la courbe : ils sont environ 350 000 en 2012 lorsque l’université d’Ariel est inaugurée et 465 000 en 2021.
Aux toutes premières implantations décidées en haut lieu ont succédé dès le début des années 1970 des avant-postes, initiatives de colons qui s’installent sans même l’accord du gouvernement israélien. Petit à petit, de véritables maisons remplacent les préfabriqués, les campements deviennent hameaux, apparaissent des villages puis des villes qui, même légalisées par l’Etat hébreu, restent illégales au regard du droit international.
L’association Shalom Arshav (La Paix maintenant) distingue trois catégories : les colonies d’ultraorthodoxes qui souhaitent vivre coupés du monde moderne selon les rites stricts de la foi juive; celles d’ultranationalistes qui revendiquent la souveraineté sur le territoire du Grand Israël, de la mer au fleuve Jourdain; et les colonies de « qualité de vie », qui attirent une population simplement séduite par des conditions économiques avantageuses, en particulier des prix de l’immobilier attractifs.
C’est ainsi que, année après année, la carte de la Cisjordanie se tapisse de petits points, en peau de léopard. Pour les Palestiniens, ces colonies sont un traumatisme et les nouvelles routes réservées aux Israéliens, un véritable casse-tête. Des trajets de quelques kilomètres contraignent à de longs et pesants détours.
La population dénonce les spoliations constantes dont elle est victime et multiplie les recours individuels devant la justice israélienne. Mais les plaignants sont déboutés dans la plupart des cas. « Quand Israël a conquis la Cisjordanie en 196Z la procédure d’enregistrement des propriétés qui était en cours a cessé, alors que seulement 30 % des terres avaient été enregistrées au cadastre, explique l’avocat israélien Michael Sfard, spécialiste dans la défense des droits humains. Pour ces terrains, il n’y a aucun problème. Mais pour les 70 % qui restent, à chacun de démontrer que cette terre lui appartient. Il faut alors prouver que vous payez des taxes, que vous l’avez achetée, que c’est un héritage, etc. »
Pour les Israéliens, au contraire, la vie dans les colonies comme Ariel est plutôt agréable. Le slogan municipal n’est-il pas la « ville sympa » ? Religieux et laïcs poussent les mêmes chariots dans les supermarchés, mangent au restaurant, emmènent leurs enfants s’amuser dans les squares… et vont à l’université ! Toutes ces localités représentent pourtant l’un des principaux obstacles à la paix avec les Palestiniens, qui exigent, comme convenu dans les accords d’Oslo, de pouvoir construire leur Etat sur cette terre.
Comment gouverner une région grignotée tous les quelques kilomètres par des routes et des territoires sous contrôle d’une autre puissance ? Frustrations et injustices nourrissent un cycle de violences terribles où attentats palestiniens et opérations militaires israéliennes se succèdent, tuant chaque année plusieurs dizaines ou centaines de personnes.
Des plans existent, qui prévoient des échanges de territoires afin de permettre aux Israéliens de garder les plus grands blocs d’implantations situés à quelques kilomètres de la frontière, comme les villes de Modiin Illit ou d’Ariel Que faire des autres ?
Les démanteler, comme le furent les colonies du Goush Katif, à Gaza, en 2005 ? Cela demanderait non seulement une volonté politique que n’ont pas les gouvernements de droite successifs israéliens, mais aussi un très grand courage. Déjà, en 2005, le mouvement de protestation avait été très fort. L’évacuation ne concernait pourtant que 7 500 personnes.
Céline Lussato. L’Obs N° 3090. 21/12/2023
Israël veut expulser les palestiniens de Palestine et occuper tout le territoire du Jourdain à la mer. Une petite faute de frappe : le Sind est en Inde il s’agit du Sinaï