La réécriture de l’histoire…

… puissante arme de l’extrême droite dont Robert Ménard est un fervent utilisateur…

Le très cathodique maire de Béziers, Robert Ménard, mène depuis sa ville une habile bataille culturelle. Dans « La Croisade de Robert Ménard », l’historien Richard Vassakos met au jour son efficace réécriture de l’Histoire au service de son idéologie d’extrême droite.

 […] Robert Ménard mène depuis 2014 une intense bataille culturelle qui passe, pour beaucoup, par une réécriture de l’Histoire, […]. … l’historien Richard Vassakos décortique la manière dont l’édile, élu avec les voix du Rassemblement national (RN) manipule de façon complexe et adroite le récit national pour accréditer l’idée d’un choc civilisationnel en cours, provoqué par une immigration « colonisatrice ».

Une mémoire qui pose un « eux » et « nous » ne pouvant conduire qu’à la guerre civile. Souvent allusif, fait de sous-entendus et d’audacieuses récupérations politiques, son discours, très proche de celui de son ami Éric Zemmour, infuse d’autant plus dangereusement qu’il est rarement déconstruit.  […]

  • Mediapart : Comment Robert Ménard, élu à Béziers avec les voix du RN mais sans parti, s’y prend-il pour mener sa bataille culturelle à partir de sa ville ? Quels sont ses outils ?

Richard Vassakos : Robert Ménard dispose d’abord de très nombreux relais de communication, […]. Il est le seul maire d’une ville de 75 000 habitants à passer à la télévision, à la radio, pratiquement chaque semaine. Entre janvier et juin 2021, […] 70 passages en télé ou radio. 

Il bénéficie aussi de tout l’écosystème de la « fachosphère », qui relaie amplement ses discours. Il intervient régulièrement sur Boulevard Voltaire […] [sur] Twitter, […] Facebook […] très suivis. […]

Ménard a doublé le budget de la communication de la ville, qui s’élève à environ 800 000 euros par an.Le Journal de Béziers est devenu bimensuel, une fréquence peu commune pour des localités de cette envergure. Robert Ménard est directeur de la publication et rien ne se fait sans son aval. Il l’a transformé, sur la forme, en news magazine avec des articles qui se veulent plus ou moins humoristiques mais qui sont souvent très orientés.

L’éphéméride est un bon vecteur pour faire passer discrètement ses idées, comme lorsqu’en pleine crise des migrants, il publie :« 25 mai 1720. Arrivée d’un bateau en provenance de Syrie amenant la peste. » On est toujours dans l’allusion, le sous-entendu.

L’éphéméride rapporte aussi régulièrement des faits divers qui se sont produits dans l’Algérie coloniale pour montrer la brutalité du monde arabo-musulman, avec une forme d’essentialisation.

La partie culturelle du journal, avec des recensions d’ouvrages, des conseils de lecture, de films, permet de faire passer des messages.

  • En dehors de cette communication, quels sont dans l’espace public les outils dont Robert Ménard dispose pour imposer ses idées et surtout son récit historique ?

Un des premiers outils est celui de la toponymie, la dénomination publique, qu’il a utilisée dès 2014 en supprimant la rue du 19-Mars[date des accords d’Évian mettant fin à la guerre d’Algérie– ndlr] , rebaptisée rue Denoix-de-Saint-Marc.

Un choix tout à fait habile carHélieDenoix de Saint-Marc est un ancien putschiste [il a pris part au putsch des généraux de 1961 pour renverser la République et conserver l’Algérie française, ndlr] mais aussi un ancien résistant déporté à Buchenwald, quelqu’un qui s’est mué en écrivain, a reçu la Légion d’honneur en 2007 par Nicolas Sarkozy. Il y a donc une ambivalence du personnage, sur laquelle Ménard a joué  […] Ménard va aussi baptiser une promenade Beltrame, une rue du Père-Hamel, un rond-point du 13-Novembre, avec un point commun à chaque fois, les attentats islamistes et l’insistance en filigrane sur une thématique qui lui est chère : le choc des civilisations.

[Robert Ménard c’est] une dizaine de statues érigées depuis 2014. […] [Exemple :face à la statue de] Jean Moulin, des bustes en hommage à Jan Palach, un étudiant qui s’est immolé par le feu à Prague en 1969 pour protester contre l’invasion soviétique, ou au prêtre Jerzy Popieluszko, figure de la lutte contre le régime communiste polonais, mais aussi figure traditionnaliste. [il a mis en place] un buste du socialiste Matteotti, tué par les fascistes en Italie, et une autre de Sophie Scholl, résistante au nazisme.

Ménard souhaite à la fois s’approprier des figures de la gauche et mettre sur un plan d’égalité le nazisme et le communisme, relativisant ainsi leurs différences de nature et d’évolution, qu’ont démontrées différents historiens.

 […]

  • Dans son dernier livre, Ménard prend ses distances avec Éric Zemmour et avec la réthorique du grand remplacement. Or vous montrez bien que cette supposée théorie imprègne en fait toute sa conception de l’Histoire, avec l’idée que les colons d’hier sont colonisés à leur tour.

 […] La mécanique de la rhétorique de Ménard est la même que celle de Zemmour, très bien décrite par Gérard Noiriel.  […] Cette vision identitaire crée un « eux » et un « nous ». Elle désigne l’ennemi et l’identité des bons Français. Chez Ménard, cette thématique est aussi mâtinée de prosélytisme religieux en présentant la religion catholique comme assiégée.

  • Lui qui s’attaque à l’emprise religieuse de l’islam s’accorde en effet quelques libertés en matière de laïcité. Comment se manifeste son prosélytisme religieux ?

L’exemple le plus médiatique et plus frappant a été, depuis 2014, l’installation d’une crèche dans la mairie. […].

Mais Ménard, désormais très proche de la frange traditionaliste de l’Église catholique, a aussi opéré une christianisation des cérémonies mémorielles, en particulier des cérémonies qui ont à voir avec la Seconde Guerre mondiale, […] désormais il y a une messe à l’occasion du 8-Mai. Il a relancé la fête de Jeanne d’Arc […]. La féria de Béziers débute aussi désormais par une messe dans les arènes.

Il fête aussi Hanouka, en allumant un chandelier devant la mairie, pour montrer qu’il est œcuménique.  […]

 […] Ménard a été condamné régulièrement pour l’installation de sa crèche, le sous-préfet n’a pas fait de référé l’an dernier, malgré les interpellations de plusieurs associations. Au bout de sept ans, l’État n’assure plus le respect de la loi de 1905 et de l’article 28 selon lequel on ne doit pas apposer de signes religieux dans les bâtiments publics, qui est bafoué dans la ville depuis 2014.

 […]

  • Ménard mène la  […]  réappropriation avec la figure de Jean Moulin, originaire de Béziers, ce qui lui permet aussi de réécrire sa version de la Résistance.

Jean Moulin est célébré par Ménard comme une figure patriotique, voire patriotarde, en oubliant totalement son engagement politique. Avant la Seconde Guerre mondiale, il appartient à l’aile gauche du parti radical, c’est un antifasciste qui se charge notamment de faire passer des avions en Espagne. Dans le récit de Ménard, tout cela est occulté, tout comme l’engagement profondément républicain de Moulin dans la Résistance, qui est un engagement hérité de son père, fervent républicain, élu de la ville et conseiller général de Béziers.

À travers cette réécriture de l’Histoire, il y a aussi l’idée de faire de la Résistance uniquement une résistance à l’étranger plutôt qu’à l’idéologie nazie.

Il use et abuse d’ailleurs de la figure de Daniel Cordier, le secrétaire de Jean Moulin, qui en 1939 était proche de l’Action française mais évolua très vite aux côtés de Moulin. Il s’en sert pour dire qu’une bonne partie de la droite monarchiste et nationaliste était à Londres.

Cette lecture de la Résistance minimise le rôle de la gauche et dépolitise la Résistance. C’est aussi une façon de réhabiliter l’extrême droite maurrassienne dans laquelle Ménard puise l’essentiel de son fonds idéologique.

 […]


La Croisade de Robert Ménard, une bataille culturelle d’extrêmedroite (Libertalia, 2021). préface de Nicolas Offenstadt.


Lucie Delaporte. Médiapart. Titre original : « Ménard : la réécriture de l’Histoire, puissante arme de l’extrême droite » – Source (Extraits)