Hors gel

Un livre d’Emmanuelle Salasc, à lire, vous ne le regretterez pas !


Quelques lignes… juste un passage… entre autres.

Ce n’est pas uniquement le sujet du livre, mais nous vous en laissons la découverte… MC


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Cet endroit d’entre, cet endroit perdu, écarté, est un endroit privilégié aujourd’hui, si privilégié que j’ai obtenu le label Haute Naturalité pour mon gîte, qui garantit un espace peu modifié, sans activité intrusive ou extractive, sans infrastructure ou perturbation visuelle, et loin de la route.

Depuis l’accélération des désastres écologiques et la sixième extinction de masse, depuis l’aggravation de la menace sur les grands équilibres conditionnant notre vie sur terre, changement climatique, pertes de biodiversité, perturbations globales du cycle de l’azote et du phosphore, usage intempestif des sols, acidification des océans, déplétion de la couche d’ozone, multiplication des aérosols atmosphériques, disparition progressive de l’eau douce, pollution chimique, depuis la dégradation de la santé des hommes directement imputable à leurs propres impacts sur l’environnement et les grandes pandémies des années vingt, le pouvoir est aux mains des écologistes, presque partout dans le monde. Élus dans l’urgence pour essayer d’enrayer le réchauffement général, d’imposer une utilisation durable de l’eau, une gestion pensée des déchets, de diminuer drastiquement la pollution, la déforestation, de réduire les zoonoses et rééquilibrer le vivant en préservant un minimum de biodiversité, tous les courants écologistes se sont rassemblés : libertaires, néolibéraux, conservateurs, anarchistes, transgressifs, moralistes, activistes, pacifistes, contemplatifs, croyants cachés ou hérétiques néopaïens, ex-hippies, tiers-mondistes, théoriciens du Grand Effondrement. C’est une écologie radicale, au sein de laquelle la morale environnementale fait loi depuis plus de vingt ans. Et moi, je n’ai rien d’autre à faire pour être en parfaite conformité avec cette nouvelle morale, ces nouvelles lois, que rester ici.

La grange, qui ne valait pas grand-chose quand maman me l’a transmise, a pris une valeur considérable. Ici, depuis longtemps, bien avant les obligations, on est écolo et presque autonome par bon sens, par nécessité. Mais il faut accepter de vivre avec les contraintes de la montagne et de l’écart. L’accès à pied, les portages, la solitude, l’électricité solaire quelque peu chancelante, la stricte limitation des appareils énergivores, l’eau à porter dans les jerrycans, parfois à dos d’âne pour les granges les plus éloignées des torrents, l’eau à filtrer, l’eau à tempérer, mais de l’eau tout de même, abondamment, une eau gratuite, quand partout ailleurs le stress hydrique a grevé les finances des particuliers comme les portefeuilles des investisseurs, impactant tous les secteurs, incitant les banques et les fonds de placement à spéculer, avec la complicité des États, sur cet or bleu, devenu la ressource la plus convoitée de la planète. Ici, nous échappons à la politique de rationnement contrôlée par les puissants gestionnaires de l’eau, aidés de courtiers spécialisés jouant dans un marché où la soif et la peur de la sécheresse créent de la richesse. Il paraît que payer l’eau, c’est se rendre compte de sa valeur. Alors que les grandes villes côtières sont ravitaillées en eau potable par supertankers, que certains grands groupes se livrent à de véritables guerres de droits agricoles ou industriels à l’eau, que des forages lunaires, percés à lueur de la lune, aussi illégaux que dangereux, criblent les plaines, avalant animaux et enfants parcourant les champs assoiffés, les organisations environnementales au pouvoir gardent suffisamment d’eau pour la restituer à la nature, et sanctuarisent une partie des fleuves et des lacs pour nourrir les écosystèmes, organisant la pénurie au nom de la lutte contre le dessèchement. Mais ici, l’eau déborde et chante près des granges. Pour respecter l’intégrité des sols, nous n’avons le droit d’installer ni captages, ni barrages, ni canalisations, que ce soit pour boire, se laver, ou produire de l’électricité, nous n’avons pas le droit de domestiquer le torrent, mais jamais nous ne manquons d’eau. L’eau est si présente, au bord de nos maisons et dans nos mémoires, sortant des lits des torrents et gonflant le ventre du glacier, qu’elle nous menace.

Je me suis installée près du torrent, dans cette grange à mi-hauteur du village et du glacier, il y a presque vingt ans. Avant, je vivais en bas, avec Léo, à la caserne de gendarmerie. Mais Léo et moi, ça n’a pas tenu. Il y avait ma soeur entre nous. Il y avait ma soeur, disparue si longtemps, il y avait ma soeur, trop présente. Je suis passée de la communauté militaire à la solitude presque totale. Je n’ai pas plus peur de la solitude que de l’altitude.

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