La révolution numérique peut-elle être écologique ?

Métaux rares à l’extraction nocive … […]

Clic, clac. En deux mouvements assurés, Eva Gouwens ouvre son téléphone, expulse la batterie d’une pression du doigt et révèle les entrailles de l’appareil.

Avec la généralisation des smartphones fermés à triple tour, ce geste banal est devenu contre-intuitif. Il signe une époque révolue, presque une madeleine de Proust, comme rembobiner une cassette audio à l’aide d’un crayon à papier. La patronne de Fairphone est satisfaite de son petit effet. Dans le vaste open space décontracté, situé sous les combles d’un immeuble en briques des docks d’Amsterdam partagé avec Facebook et Patagonia, un néon proclame la politique maison : « Le changement vous appartient. »

Une énième incantation de start-up qui ne rend pas justice à la mission que s’est assignée l’entreprise néerlandaise. Ici, une soixantaine de salariés planchent sur le téléphone de demain : durable, équitable, recyclable. Tout l’inverse des poids lourds du secteur, Apple et Samsung en tête, fossoyeurs de la planète. La deuxième mouture de son portable est en rupture de stock depuis le mois de mars, et Fairphone vise 500 000 ventes en 2020. Une goutte d’eau, si l’on considère qu’il s’est écoulé 1,5 milliard de smartphones dans le monde l’année dernière. Mais en matière de technologie, la révolution est livrée en kit.

«Il y a une quarantaine de métaux dans un smartphone, explique Eva Gouwens. Dans un Fairphone, quatre d’entre eux sont issus du commerce équitable. Et nous sommes en train de réaliser une étude pour en sélectionner huit autres. » Au Congo, la société prospecte pour identifier des mines de cobalt qui ne fassent pas travailler des enfants ; et en Amérique latine, des gisements de lithium, essentiel pour les batteries,dont l’exploitation n’entraîne pas de lourdes conséquences sociales ou de déplacements de population.

Dans les bureaux amstellodamois, les salles de réunion portent le nom des métaux dont la filière d’approvisionnement est aujourd’hui propre, « Or » ou « Tungstène », comme de petites victoires sur l’adversité. La semaine précédant notre visite, les salariés ont trinqué à la livraison d’un baril de tantale issu du commerce équitable dans l’usine d’assemblage chinoise. Un défi tant ce « minerai de sang» nourrit habituellement les conflits en Afrique. «Nous devons absolument démontrer qu’on peut être une entreprise à la fois rentable et éthique», insiste encore Eva Gouwens, qui va suivre des cours à Harvard à l’automne pour nourrir sa réflexion.

En 2050, la Terre comptera plus de 9 milliards d’habitants. La révolution numérique est-elle compatible avec la transition écologique si l’humanité entière regarde la télévision en ultra haute définition ? « Le numérique est une grande menace environnementale », tranche Fabrice Flipo, enseignant-chercheur à l’Institut Mines-Télécom. La croissance verte, un mirage. Co-auteur d’un ouvrage de référence, La Face cachée du numérique, en 2013 (1), il constate depuis la place centrale prise par les écrans en général et le smartphone en particulier. Et s’inquiète de notre boulimie. Rien qu’en France, Internet est responsable de près de 15% de la consommation d’électricité.

L’alimentation des terminaux (ordinateurs, écrans, etc.) représente plus de 70 % de ce chiffre. Et la fabrication d’un seul téléphone requiert l’utilisation de 70 à 100 kilos de diverses matières. «On peut se connecter partout, mais à quel prix? alerte Fabrice Flipo. « Les terres rares (2) nécessaires à la production de nos appareils portent mal leur nom, car elles sont plutôt communes, des gisements existent dans de nombreux pays. Il faut comparer leur exploitation à celle du pétrole: plus on en extrait, plus les méthodes sont destructrices. La sobriété technologique devrait être le cœur de la discussion, or nous sommes prisonniers d’une logique saint-simoniste qui croit dur comme fer qu’il n’y a pas d’alternative au progrès machiniste. »

Sur son iPhone 5S de seconde main, le journaliste et réalisateur Guillaume Pitron partage les mêmes craintes. Auteur de La Guerre des métaux rares (3) il rentre du nord de la Chine, où il a pu observer des mines de graphite à ciel ouvert, « grandes comme deux arrondissements parisiens » . A Baotou, en Mongolie-Intérieure, « d’immenses usines raffinent des métaux rares, crachant une fumée menaçante et rejetant les eaux usées dans un lac artificiel de la taille du Léman. Elles rejoignent ensuite les nappes phréatiques du fleuve Jaune ».

Ce désastre écologique, qui se déroule loin de chez nous (la France possède pourtant des gisements de métaux rares, dont on pourrait notamment extraire de l’antimoine et du tungstène), nous met face à nos contradictions de consommateurs, prisonniers du marketing acharné des multinationales de l’informatique qui com­mercialisent un nouveau produit tous les six mois.

Selon l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), un établissement public placé sous l’autorité du ministère de la Recherche, 88 % des Français achètent un nouveau smartphone alors que l’ancien fonctionne en­core. «Je ne peux être que pessimiste face à la viabilité de ce modèle, renchérit Guillaume Pitron. Nos appareils véhiculent une belle idée d’immatérialité, mais nous ignorons superbement leur destin. »

Faites le compte : combien d’équipements électroniques dorment au fond de vos placards et tiroirs ? Les autres s’oxydent dans de gigantesques décharges, au Ghana ou au Niger. Quant à ces rutilants écouteurs sans fil Apple, passé leur durée de vie d’environ dix-huit mois, ils sont condamnés à l’oubli domestique, inadaptés à la poubelle, difficiles à recycler.

Pour sortir de cette économie linéaire qui se soucie peu de l’après, l’Ademe déploiera début 2020 un indice de « réparabilité », sur le modèle de l’étiquette énergie dans l’électroménager. Plusieurs critères seront pris en compte : la disponibilité des pièces détachées, la « démontabilité », la mise à disposition de notices, le coût des pièces détachées, la mise à jour des logiciels. De quoi montrer à quel point les leaders du secteur sont des cancres. « On peut faire fléchir les grands constructeurs si l’indice est européen », veut croire Erwann Fangeat, responsable de la direction Économie circulaire et Déchets de l’Agence.

Tous les défenseurs de l’environnement militent pour l’éco­conception, c’est-à-dire le recours à des ressources renouvelables pour rallonger le cycle de vie des appareils. Encore faut-il regarder nos usages avec lucidité. Les data centers ont beau être des forteresses implantées loin des regards, et le cloud, un nuage invisible, ces infrastructures sont extrêmement gourmandes en énergie. « Le streaming est responsable de 80 % de la pollution d’Internet », avance ainsi Guillaume Pitron. Demain, la politique des petits gestes commandera-t-elle de ne visionner qu’un seul film en VOD par semaine pour préserver la planète ?

Dans un communiqué publié en mars dernier, Netflix assure que sa consommation indirecte d’énergie (induite par l’usage de ses abonnés) représentait environ 194.000 mégawatts par heure en 2018 (soit la consommation de 30.000 foyers français sur toute une année). « Nous sommes des nouveaux venus dans ce voyage », rappelle l’entreprise qui, malgré nos sollicitations, n’a pas souhaité fournir plus de détails. « Netflix ne gère plus directement de data centers et s’appuie sur ceux d’Amazon », pondère Gary Cook, qui traque l’empreinte carbone des géants du numérique pour Greenpeace. Forcément, ça permet de s’en laver les mains.

Dans une enquête de 2016 réalisée par l’ONG (4), Netflix, fort de ses 150 millions d’abonnés, héritait d’une très mauvaise note (D). Et pour cause : 30% de sa facture énergétique provient du charbon, 26% du nucléaire. Une donnée qu’on oublie lorsqu’on lance le film du dimanche soir ou qu’on dévore une série d’une traite…

Amazon est l’autre très mauvais élève du classement de Greenpeace. La première capitalisation boursière « est l’une des sociétés les moins transparentes sur l’impact environnemental de ses activités», assure Gary Cook, qui rappelle que « même des entreprises clientes qui utilisent AWS [Amazon Web Services, la division cloud, première source de revenus, ndlr] pour stocker leurs données peinent à obtenir le moindre chiffre relatif aux émissions de gaz à effet de serre ». En février, l’organisation de défense de l’environnement a étudié la consommation d’Amazon dans ses installations de Virginie, qui voient passer 70 % du trafic mondial.

Bilan : alors que l’entreprise s’est engagée à n’utiliser que des énergies renouvelables, Greenpeace n’en a trouvé que 12 %. « Leur croissance est largement financée par des énergies sales [non renouvelables, comme le pétrole ou le charbon, ndlr] », se lamente encore Gary Cook. La firme de Seattle a bien investi, très récemment, dans des fermes éoliennes en Irlande et en Suède, mais s’agit-il d’autre chose que d’une opération de communication? Impossible d’en savoir plus : comme chez Netflix, le silence est de mise.

En avril, près de huit mille salariés d’Amazon rassemblés au sein d’un «collectif pour la justice climatique » ont pourtant écrit à leur patron, Jeff Bezos, pour lui demander d’adopter une résolution en faveur d’un plan ambitieux. Hélas, le 22 mai, lors de la réunion annuelle des actionnaires, l’homme le plus riche du monde était aux abonnés absents. Et l’initiative est restée lettre morte. « Nous n’avons ni stratégie, ni date pour atteindre un objectif de 100 % d’énergies renouvelables », insiste Emily Cunningham, qui mène le combat au sein de la société.

« Deux cents personnes travaillent sur ces questions chez Amazon, mais personne n’assume le leadership au sommet de l’entreprise. Comment peut-on prétendre répondre à l’urgence climatique alors que nous coopérons avec l’industrie pétrolière? » Cela fait désordre, pour l’entreprise mondiale qui ambitionne d’être « la plus centrée sur le client » depuis 1995.

A l’heure de la prise de conscience, quand chacun tente de limite « ses voyages en avion ou sa consommation de plastique, nous sommes encore loin d’avoir pris la mesure du fléau environnemental que représentent nos pérégrinations numériques. Si les pousse-au-crime industriels daignent jouer le jeu, il n’est peut-être pas trop tard pour raisonner nos usages ».


Olivier Tesquet – Télérama N°3623 – 19/06/19. Titre original : « Une mine de pollution ».


  1. La Face cachée du numérique. L’impact environnemental des mondes technologiques, de Fabrice Flipo, Michelle Dobré et Marion Michot, éd. L’Echappée, 2013.
  2. Les terres rares ou métaux rares désignent un groupe de métaux indispensables dans les technologies de pointe.
  3. La Guerre des métaux rares. La face cachée de la transition énergétique et numérique, de Guillaume Pitron,éd. Les Liens qui libèrent, 2018.
  4. Voir le rapport ClickClean de Greenpeace: www.clickclean. org/france/fr/

3 réflexions sur “La révolution numérique peut-elle être écologique ?

  1. bernarddominik 22/06/2019 / 8h39

    Une réflexion très intéressante qui nous interpelle sur nos gestes quotidiens devenus des automatismes.
    En 20 ans le numérique a pris une place considérable dans notre société.
    Peut être trop grande.

  2. jjbey 22/06/2019 / 23h12

    Belle démonstration de la duplicité des gens du business, on vous fait croire que l’énergie utilisée et « verte », cela vous permet d’en consommer plus sans soucier et de participer à votre corps défendant au réchauffement climatique.

  3. fanfan la rêveuse 24/06/2019 / 7h24

    Bonjour Michel,
    La solution, c’est les consommateurs qui la détiennent en modifiant leur façon d’agir, de consommer, tout simplement.
    Les industriels eux se doivent pour renverser la tendance de ne pas programmer la fin de vie des appareils à 5-6 ans maximum, mais voila de quoi vont ils vivre…
    Bonne journée Michel ! 🙂

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