Algérie : l’alternance politique au point mort !

L’élection présidentielle algérienne aura lieu le 18 avril [2019]. Si les candidatures ont fleuri dès la convocation du corps électoral, l’hypothèse d’une alternance politique demeure peu probable. […]

Dessin de Lefred Thourou – Le Canard Enchainé du 13/02/2019

« La gauche anticapitaliste existe toujours en Algérie », affirme Ihsane El Kadi. Il nous accueille dans un appartement de style haussmannien du centre d’Alger abritant les bureaux de médias qu’il dirige, parmi lesquels le site Maghreb émergent. […]

En 1989, le Groupe communiste révolutionnaire (GCR) est devenu le Parti socialiste des travailleurs (PST). Celui-ci est aujourd’hui dirigé par M. Mahmoud Rechidi.

El Kadi précise que la gauche radicale ne se situe pas forcément dans l’opposition : « Les anticapitalistes peuvent s’aligner sur le pouvoir, à l’exemple du Parti des travailleurs [PT] dirigé par Louisa Hanoune. » Cette ancienne militante féministe, emprisonnée par le régime de Chadli Bendjedid dans les années 1980, est aujourd’hui à la tête de l’autre parti trotskiste algérien. Elle « désapprouve toutes les mesures de marchandisation ou d’entrée de l’Algérie dans la mondialisation », rappelle notre interlocuteur, mais elle ne s’est jamais élevée « contre les quatre mandats successifs [d’Abdelaziz] Bouteflika ».

la disparition du PAGS a laissé un goût amer à toute la gauche algérienne. Ce sentiment a généré cette « mélancolie de gauche » bien décrite par l’historien italien Enzo Traverso, qui propose, optimiste, de voir « les tragédies liées aux batailles perdues du passé comme un fardeau et une dette qui contiennent aussi une promesse de rachat ». Diverses initiatives sont lancées, puis le plus souvent abandonnées, parfois dans le désarroi. « Ce qui manque, c’est un cerveau collectif », résume M. Saïd Kateb, militant du PAGS arrêté et torturé en octobre 1988. Ses camarades et lui tentent de maintenir en activité la branche oranaise du MDS, qu’ils veulent distincte du MDS national.

Quelques-uns de nos interlocuteurs brandissent une référence inattendue : pour édifier la gauche de demain, il faudrait revenir à la révolution d’hier. « Aujourd’hui, on est comme à la veille de 1954 [année du déclenchement de la guerre d’indépendance]  », estime Messaoud Babadji, avocat et professeur de droit à Sidi Bel Abbès, qui milita au [Parti de l’avant-garde socialiste] PAGS avant de faire un bout de chemin avec le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD, laïque). « Notre mission est simple, dit-il, d’abord, remettre en cause le système rentier et se battre pour une économie productive. Ensuite, se battre pour les notions de libertés démocratiques et de droits. »

Retour aussi à « l’esprit de novembre 1954 » pour M. Mustapha Ghobrini, syndicaliste à Mostaganem, qui ne conçoit de refondation de la gauche algérienne que « dans la perspective du mouvement national et de la guerre de libération. On ne peut sortir de cette trajectoire historique. Il faut continuer l’œuvre de novembre 1954 dans de nouvelles conditions plus imaginatives ».

Les obstacles à une reconstruction de la gauche sont également d’ordre sociologique, comme le relève Abdelkrim Elaïdi, ancien cadre du PAGS et professeur de sociologie à l’université d’Oran. « En 1989, à la légalisation du PAGS, on s’est aperçu que le poids des ouvriers et des paysans en son sein était limité. Les militants venaient de la petite bourgeoisie ; il s’agissait en majorité de cadres et de membres des classes moyennes. Ces catégories — et j’en fais partie — se sont éloignées des préoccupations populaires. Non pas qu’elles n’y soient pas sensibles, mais elles se soucient d’abord des intérêts de leur catégorie et des enjeux globaux du pays. »

Autre difficulté : les clivages nés de la « décennie noire » et les perceptions différentes du rapport entre politique et religion. « Autrefois, les choses étaient claires, résume Karim Metref, journaliste et militant du PST. C’était “la famille qui avance face à la famille qui recule”, comme le disait l’écrivain Tahar Djaout [assassiné par un groupe armé en 1993]. Il y avait les barbus d’un côté, les gauchistes de l’autre et, au milieu, le pouvoir, qui jouait un peu avec les deux. » L’irruption de la violence a aggravé la cassure.

« Cette fracture reste profonde. On l’a vu lors des “printemps arabes” de 2011. Les démocrates tunisiens ont marché à côté des islamistes d’Ennahda ; leurs homologues égyptiens, à côté des Frères musulmans ; la gauche marocaine, en compagnie du mouvement Al Adl Wal Ihsane [Justice et bienfaisance] au sein du Mouvement du 20-février. En Algérie, la présence d’Ali Belhadj [ancien dirigeant du FIS] dans la foule des manifestants a tout de suite mis fin à la mobilisation. »

Cette impossibilité n’est pas toujours comprise par la jeunesse. Les générations d’après l’indépendance ne comprenaient pas le traumatisme laissé par la guerre de libération dans l’esprit de leurs parents ; les jeunes d’aujourd’hui ont du mal à assimiler les blessures de la guerre civile des années 1990. Universitaire oranais de 30 ans dont les parents faisaient partie du PAGS, Adnan Mauri avoue qu’il « garde un esprit critique par rapport à cette opposition [entre dialoguistes et éradicateurs]  ». Il est venu à la gauche en raison, sans doute, de l’héritage parental, mais aussi à travers la découverte de l’alter-mondialisme né dans les années 2000, en partie grâce à Internet.

Les réseaux sociaux ne sauraient constituer une solution pour redynamiser la gauche. Si un vétéran comme M. Hadjerès est présent sur la Toile et enjoint de « penser global et agir local », les anciens militants peinent à en tirer profit. « Dans leur majorité, ils sont hostiles aux réseaux sociaux. Ils les utilisent de façon archaïque. Ce sont de nouvelles catégories qui utilisent Internet pour leurs luttes — on l’a vu lors de la grève des médecins résidents en 2018. Comment expliquer l’organisation rapide de leurs rassemblements et de leurs marches, si ce n’est par l’utilisation des textos et d’Internet ? », constate Elaïdi.

Pour lui, le pessimisme de nombre d’anciens militants s’explique aussi par le fait qu’ils peinent à assimiler les nouvelles formes de lutte, de regroupement et de consultation. « Internet, la technologie, la mondialisation et l’alter-mondialisme nous ont ouvert les frontières. Cela nous permet de voir ce qui se passe ailleurs et de ne pas être totalement enfermés dans la vision façonnée par le système du parti unique, celle de l’autre génération », confie Mme Tinhinane Makaci, 30 ans, ancienne militante du PST et porte-parole de l’association féministe Tharwa n Fadhma n Soumer.

Quoi qu’il en soit, du fait de la situation politique, l’essentiel de l’action et de la réflexion des milieux de gauche consiste soit à appuyer la lutte antiterroriste et, plus généralement, anti-intégriste, soit à défendre l’option d’un dialogue limité avec les islamistes. Dans tous les cas, l’émergence d’un front social rassemblant grèves des travailleurs, manifestations de chômeurs — notamment les grands mouvements dans le sud du pays — et luttes écologistes contre le gaz de schiste semble une perspective lointaine. L’absence de la gauche dans la dynamique politique fait que les pouvoirs publics et le patronat n’ont plus d’adversaire. Cette politique de la chaise vide a des conséquences calamiteuses : les mouvements sociaux prennent la forme de révoltes désorganisées.

Nombre d’Algériens s’avouent pessimistes. Mais, comme le relève Manceur, en dépit de l’hégémonie des idéologies néolibérales et des diktats des pouvoirs qui leur sont inféodés, « tant que perdurera la question des inégalités, les idées de gauche ne pourront pas mourir ».

Dessin de Patrick Chappatte – Le Canard Enchainé du 13/02/201

Arezki Metref, Le Monde Diplomatique, titre original : « hébétude de la gauche algérienne ». Source (extraits)


Une réflexion sur “Algérie : l’alternance politique au point mort !

  1. jjbey 17/02/2019 / 23h35

    MEKTOUB

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